Le « socialisme libéral » désigne souvent un libéralisme économique à sensibilité sociale, adapté au capitalisme actuel. On nomme ainsi « sociale-libérale » une idéologie centriste, incarnée par les New Democrats et le New Labour, en rupture avec la « vieille » social-démocratie. Réfutant ces stéréotypes, ce livre retrace la généalogie de ce courant, porté en Italie par le groupe antifasciste « Justice et Liberté », en quête d’un socialisme rénové dépassant les limites du libéralisme classique et du socialisme autoritaire. Issu du « nouveau libéralisme », de la social-démocratie allemande et de la tradition républicaine et socialiste française, le socialisme libéral continue d’orienter une part de la réflexion à gauche. Sa redéfinition est en jeu dans la confrontation des diverses versions de la « troisième voie » et des positions – de Bobbio à Walzer, Giddens ou Habermas – cherchant à rénover le socialisme.

La librairie du Cercle social Edgar Quinet

Table des matières :

Introduction : Le socialisme libéral, une voie d'avenir pour la gauche ? - I / Le « nouveau libéralisme » : révision ou mutation du libéralisme ? - Le tournant social du libéralisme : J. S. Mill - Contre le paternalisme : l'émancipation des femmes et des travailleurs - Prendre le socialisme au sérieux - Vers un libéralisme social-écologiste ? - Les impasses de l'imaginaire capitaliste - Le « nouveau libéralisme » de Hobhouse - Grandeur et limites du libéralisme classique - Pour l'intervention sociale de l'État - Vers un socialisme libéral - Redistribution, protection sociale, solidarité - II / Le socialisme libéral français : une réponse républicaine et socialiste aux « libéraux » - Aux sources du socialisme libéral : le socialisme chrétien et républicain de Huet - État solidaire, « droit au patrimoine », associationnisme - Naquet : le socialisme libéral, philosophie du « service public » - Ni libéralisme, ni collectivisme - La solution du service public - Pour un interventionnisme d'État socialiste libéral - Le socialisme libéral, doctrine sociale de la République - Le pessimisme républicain de Renouvier - La justification philosophique du « socialisme libéral » - Sabatier, fondateur du mouvement « socialiste libéral » - L'essoufflement du socialisme libéral - III / Le socialisme libéral italien, des origines à l'antifascisme : un nouveau socialisme ? - Merlino : la voie libertaire du socialisme libéral - Essence et formes du socialisme - Contre le communisme - Contre les « économistes » - Un socialisme de marché anticapitaliste - Une socialisme « libéral » et « juridique » : Rignagno - Réviser le matérialisme historique - Un « socialisme juridique » - Rosselli : le socialisme libéral, doctrine pour l'antifascisme - Pour un socialisme non marxiste - Le socialisme, dépositaire de la « fonction libérale » - Méthode et système libéral - L'horizon fédéraliste européen - La synthèse du « libéralsocialisme » (liberalsocialismo) - Originalité du « libéralsocialisme » - Complémentarité du libéralisme et du socialisme - État de droit, économie mixte, redistribution - IV / Le socialisme libéral contemporain : quelle « troisième voie » ? - La version socialiste libérale des droits de l'homme - Les limites de l'individualisme libéral - Quel statut pour les droits sociaux ? - Démocratie délibérative, laïcité, solidarité : une voie socialiste libérale ? - Pour une démocratie délibérative - « Protection sociale » et « service social » - Contrôler et renouveler les « élites » : quelle voie démocratique de gauche ? - Les promesses non tenues de la démocratie - Grandeur et impasse du marxisme - Pour le clivage droite/gauche - Justice sociale, société civile et associationnisme - Repenser l'égalité - Société civile et État : la complémentarité - Conclusion : Quel socialisme libéral pour le XXIe siècle ? - Repères bibliographiques.

Note de lecture par Christian Chavagneux (Alternatives économiques, n° 253)

Serge Audier vient régler son compte à une contrefaçon politique. Une copie malhonnête qui fait du tort à la qualité de l'original.

La copie, ce sont les socio-libéraux d'aujourd'hui, ceux qui se réclament des valeurs de la gauche politique tout en étant prêts à toutes les compromissions avec la doctrine économique libérale la plus affirmée. L'original, c'est un ensemble de penseurs britanniques, français et italiens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui ont voulu fonder un socialisme évitant une double impasse: "Celle d'un libéralisme économique trop confiant dans les vertus du marché et indifférent aux injustices, et celle d'un socialisme menacé de dérives autoritaires pour n'avoir pas intégré les acquis du libéralisme politique."

Le socialisme libéral naît à la fin du XIXe siècle, en rupture avec la domination idéologique du libéralisme économique et son incapacité à "assurer aux moins favorisés du sort un minimum d'égalité". C'est bien la question sociale qui motive ces penseurs, dont on a du mal à réaliser qu'ils ont constitué en France un courant de pensée explicitement assumé, tant leurs écrits sont aujourd'hui ignorés, en particulier des économistes.

Qui a entendu parler, sans même envisager d'avoir lu, Alfred Naquet ou Paul Gaultier? Ou bien Leonard T. Hobhouse, du côté britannique, ou encore Carlo Rosselli, du côté italien? Et ceux- là ne sont que quelques figures de proue d'un mouvement intellectuel plus vaste, dont on trouve quelques prémices chez John Stuart Mill en Angleterre, dans la volonté de François Huet, en France, de réconcilier christianisme et socialisme, ou dans les écrits de Giuseppe Mazzini, visant à concilier liberté individuelle et solidarité sociale.

Concilier Etat-providence et libre concurrence. Ces socialistes libéraux sont socialistes, car ils défendent le droit et le devoir de l'Etat de réglementer le travail des enfants, des femmes et de tous les ouvriers. Ils réclament un salaire minimum et un Etat-providence pour couvrir les risques de maladie, de vieillesse ou de chômage. L'Etat doit assurer à la fois la prospérité de la nation et distribuer de la sécurité à la population. Mais ces auteurs se revendiquent également du libéralisme, dans la mesure où ils ne confient pas tout à l'Etat et, surtout, se veulent les défenseurs des bienfaits de la concurrence. L'Etat, en offrant la sécurité sociale et politique, doit être un agent d'émancipation de la liberté des individus face aux lois de la famille, de l'entreprise, etc., et on ne doit pas lui confier un pouvoir démesuré. Sur le plan politique, "le socialisme libéral incarne une gauche réformiste à la fois radicale et éloignée du communisme - qu'il a réfuté en dénonçant les impasses du totalitarisme - et de tout rejet principiel du marché", explique Serge Audier.

Un héritage peu revendiqué. L'un de ces penseurs et représentant politique a été le Français Alfred Naquet, dont le livre Socialisme collectiviste et socialisme libéral, paru en 1890, illustre bien cette tradition intellectuelle. A ses yeux, l'abolition de la concurrence, loin d'être source d'une prospérité équitable, donnerait tout pouvoir à une autorité publique forte, qui tuerait l'initiative individuelle. Dans le même temps, il veut limiter l'accumulation des capitaux, réduire le temps de travail et développer l'impôt progressif.

Tout n'est pas bon à prendre chez les socialistes libéraux et c'est l'une des raisons pour lesquelles ils ont été oubliés: tendance à l'utopisme, au rejet de la modernité, difficulté à penser la société salariale. Ils ont eu peu d'héritiers - et surtout pas un Anthony Giddens et autres formes de troisième voie, démontre avec force Serge Audier -, même s'ils ont laissé des traces dans les mouvements pro-européens.

Leurs réflexions sur la meilleure façon de marier liberté individuelle, démocratie, efficacité économique et justice sociale renvoient au cœur de nos préoccupations. Avec pertinence, érudition et pédagogie, ce livre nous propose l'histoire de cette pensée économique et politique oubliée et qui ne devrait plus l'être.

Le "socialisme libéral" revisité

De livre en livre, Serge Audier, ancien élève de l’ENS-Ulm, agrégé de philosophie, maître de conférences à l’Université Paris IV Sorbonne, s’affirme comme l’un des meilleurs spécialistes de la pensée républicaine, non seulement en France mais, et c’est là tout l’intérêt de son apport, en Europe et dans le monde.

En 2002, il nous faisait redécouvrir la richesse de la pensée de Giuseppe Mazzini en traduisant et commentant ses pensées sur la démocratie en Europe. L’année dernière, dans Machiavel. Conflit et liberté, c’est la pensée du maître à pensée de Jean-Jacques Rousseau, objet de sa thèse, qu’il éclairait d’une nouvelle lumière. Auparavant, il avait produit un remarquable petit livre, Les théories de la République, dans lequel il faisait état avec érudition des sources et de la renaissance de la pensée républicaine dans la philosophie politique anglo-saxonne, italienne et française.

Dans la même collection « Repères » des éditions La découverte, Serge Audier nous fait redécouvrir, en cette année d’élections majeures, la substance du socialisme libéral.

Le grand mérite de cet ouvrage, qui n’est pourtant pas polémique, est de mettre au jour la supercherie intellectuelle et médiatique dans laquelle une partie de la gauche française se complet en se référant à ce concept. Le « socialisme libéral » est ainsi présenté comme une idéologie centriste, une forme de libéralisme économique à sensibilité sociale, dont l’incarnation serait le New Labour de Tony Blair.

Or, il n’en est rien. Il s’agit là d’une usurpation de vocabulaire. Le socialisme libéral, tel qu’il a existé dans l’histoire sous cette acception (on pense au livre de l’antifasciste italien Carlo Rosselli, socialisme libéral, paru en 1930) tourne ouvertement le dos au libéralisme économique en se revendiquant d’un triple héritage : celui du libéralisme politique – liberté, tolérance, distinction de la société civile et de l’Etat, place du marché -, celui du républicanisme – recherche du « bien commun », civisme, liberté mais aussi égalité -, et celui du socialisme – dépassement collectif du capitalisme selon un idéal de justice.

Le socialisme libéral ainsi redéfini n’est pas sans faire écho à la pensée contemporaine des républicains-radicaux et est riche de perspectives d’avenir. On en jugera d’après l’une des conclusions de ce beau et utile petit livre, écrit en une langue très accessible : « ce courant n’est pas une simple adaptation de la social-démocratie au capitalisme : renouant avec la tradition socialiste et républicaine, il vise à rendre effectives la citoyenneté et la solidarité, dans une relation critique aux principes du libéralisme économique. »

Paul Baquiast - Union de Républicains Radicaux, jeudi 23 novembre 2006

Principales publications de Sege Audier :

  G. Mazzini, Pensées sur la démocratie en Europe, traduction, présentation ("Le républicanisme singulier de Giuseppe Mazzini et la question du socialisme") et notes, Caen, Presses Universitaires de Caen, 2002.
  Les théories de la République, Paris, La Découverte, 2004
  Raymond Aron, La démocratie conflictuelle, Paris, Michalon, 2004.
  Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français, Paris, Vrin/EHESS, 2004.
  Machiavel, conflit et liberté, Paris, Vrin/EHESS, 2005
  Henry Michel : l’individu et l’Etat (dir.), Corpus, n°48, 2005
  Le socialisme libéral, Paris, La Découverte, 2006