Vincent Peillon redécouvre le socialisme français prémarxiste, par Nicolas WEILL (Le Monde)

Pierre Leroux et le socialisme républicain. Une tradition philosophique, de Vincent Peillon, Le Bord de l'eau éditions, 330 p., 22 €

La librairie du Cercle social Edgar Quinet

Que le socialisme français vive une crise d'identité aggravée par l'échec de Lionel Jospin à l'élection présidentielle de 2002, voilà un constat que Vincent Peillon, ancien porte-parole du PS et l'un des animateurs du courant Nouveau Parti socialiste (NPS), avait sans doute à l'esprit en rendant ce vibrant hommage à Pierre Leroux (1797-1871). En cherchant à restituer la dimension philosophique de cette figure oubliée du socialisme français prémarxiste, cet ouvrage vise aussi un autre objectif : replacer la réflexion au cœur de la politique.

M. Peillon, qui, depuis la présidentielle, reproche à son parti et à sa direction le goût des "synthèses molles et des équilibres d'opportunité" (Le Monde du 30 août 2002), estime en effet que la crispation sur l'orthodoxie marxiste ne sert désormais plus qu'à couvrir l'opportunisme politique. Non sans originalité, il montre que le pragmatisme en politique relève, en réalité, d'un choix théorique. En l'occurrence, une adhésion sans nuance à la fameuse onzième thèse de Marx sur Feuerbach (1845) - "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, mais il s'agit de le transformer" -, qui a institué en dogme, dans le mouvement socialiste, que la vérité est action et non réflexion.

En cela, M. Peillon risquerait de prendre de front la culture marxisante de nombre de militants à l'heure où se profile une fusion de deux courants minoritaires - NPS et Nouveau Monde, d'Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon - contre les " dérives social-libérales " du PS. Pour éviter que la mise à distance du modèle marxiste, jamais officiellement révoqué par le PS, ne soit interprétée comme un abandon de la "question sociale", la référence à une pensée socialiste d'avant Marx et le marxisme joue ici un rôle-clé.

SOUCI DE REFONDATION

Pierre Leroux ne se targuait-il pas d'avoir, en 1834, inventé le terme de "socialisme"(en réalité, on le trouve dès 1803 sous la plume d'un certain Giuliani) ? A travers lui, le fil serait renoué avec une tradition que M. Peillon préfère appeler "socialisme républicain" plutôt qu'"utopique". Une tradition qui réconcilie un socialisme réformiste et résolument hostile à la violence révolutionnaire avec des promesses du libéralisme trahies par les libéraux "doctrinaires" à la Guizot.

Bien qu'enfoui sous la vulgate marxiste, ce "socialisme en un autre sens" se serait maintenu au XXe siècle. Le ralliement d'un Pierre Mendès France au mouvement socialiste, en 1959, constituerait la preuve d'une alternative possible à la "déviation marxiste".

Cette démarche de redécouverte militante et érudite ne comporte-t-elle pas toutefois le risque de faire oublier les faces sombres de cette version-là du socialisme ? On peut regretter que M. Peillon, dans son empathie avec cette œuvre, ait insuffisamment rappelé que toutes les conceptions de Leroux ne sont pas forcément transposables aujourd'hui. Celui-ci n'a-t-il pas commis, par exemple, des écrits antijuifs, comme tant d'autres socialistes du XIXe siècle ? L'actualité d'un penseur se mesure à ses quelques zones d'ombre, même s'il ne s'agit pas de l'y réduire.

En revanche, il est une actualité de Leroux particulièrement forte en ces temps de laïcité militante. Celle d'un moderne paradoxal qui s'efforce de réconcilier le socialisme républicain avec l'idée religieuse. Si, pour lui, la religion est avant tout "religion de l'humanité", l'ambition du socialisme républicain n'en reste pas moins d'accomplir ici bas le programme que le christianisme a failli à réaliser. Cette vision, quoique séculière, n'en aboutit pas moins à une véritable théologie laïque. En cela, suggère M. Peillon, auteur chez Grasset d'un Jean Jaurès et la religion du socialisme (2000), elle pourrait porter les prémices d'une laïcité plus conciliante et plus respectueuse du pluralisme.

Nicolas Weill

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.01.04


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Supplément du Tageblatt - 16 janvier 2004

Pierre Leroux, en Lazare du socialisme, par Robert Redeker

Le souvenir de Pierre Leroux (1797-1871) a été effacé – sa figure a été renvoyée à la préhistoire du socialisme, à son enfance autant dire à sa puérilité. Il n’était plus qu’un nom dans les dictionnaires, celui du philosophe qui, le premier, mit en circulation le vocable « socialisme ». Cet effacement n’a nullement été un oubli, mais une occultation dont l’enjeu fut de permettre la mainmise du marxisme, de son dogmatisme et sa vision totalitaire du monde, sur le socialisme. Vincent Peillon – figure de proue du courant rénovateur dans le Parti Socialiste (français), et, comme Jean Jaurès jadis, agrégé de philosophie – tire de l’oubli ce penseur étonnant. Grâce à la composition de ce livre – où à la suite de l’étude de Peillon se trouvent, opportunément, 130 pages de textes auteur volontairement signés Leroux – il est possible de saisir quel philosophe d’envergure fut cet auteur précipité dans la caducité de l’histoire.

Malgré Jaurès, le socialisme « français » a été trahi par le marxisme. Ce dernier – un scientisme à la langue de fer – l’a mis à mort. Jaurès lui-même, qui reprend toute la pensée de Leroux et dont l’œuvre ne se peut expliquer sans lui, s’est senti obligé de taire le nom de son inspirateur pour mieux répandre sa pensée. La censure imposée par le marxisme fut si forte dès l’orée du XXème siècle que le nom de Leroux devint, dans la gauche française, un nom aussi maudit qu’interdit. Peillon l’observe : « Jaurès emprunte à Leroux l’essentiel de sa pensée…mais Jaurès ne le cite jamais ». La chape de plomb imposée par le marxisme contraignit très tôt ceux qui souhaitaient faire fructifier l’héritage de Leroux à employer une stratégie intellectuelle analogue à cet « art d’écrire » dont parle Leo Strauss au sujet de Machiavel ou de Maïmonide. En parler sans le citer !

Pourquoi cette malédiction ? Bien avant Marx, « en contradiction, nous dit Peillon, avec la lecture que ce dernier donnera des socialistes français de la première génération », Leroux découvre la division de la société en deux classes : Bourgeois et Prolétaires. La définition proposée par Leroux de ces deux concepts est exactement la même que celle, postérieure, de Marx dans le Manifeste – peut-être, dans l’ostracisme anti-Leroux des marxistes y a-t-il une jalousie de paternité conceptuelle ? Derrière le vol de paternité gisent des enjeux de pouvoir et d’influence sur l’histoire. Pour saisir la véritable cause de cet ostracisme, il convient prendre pour guide cette observation : « le geste spécifique de Leroux, celui d’ailleurs qui constitue le fil conducteur de son œuvre et lui donne son caractère encyclopédique, c’est qu’il prétend constituer le socialisme non comme une tradition, mais comme l’accomplissement de ce qu’il peut y avoir de vrai dans la tradition jusque là ». Nous y sommes : le socialisme n’est pas une rupture, il est un accomplissement, et en particulier l’accomplissement du libéralisme.

La non-rupture entre le libéralisme et le socialisme présuppose une vision de l’homme et une vision de la tradition (le socialisme étant la philosophie qui recueille la tradition de l’humanité). Ces visions se construisent dans une synthèse des trois adversaires de Leroux: le rationalisme géométrique issu de Rousseau et qui allait conduire au socialisme dogmatique (Saint-Simon), l’empirisme venu de Locke qui s’achève dans l’égoïsme libéral de Bentham, et la pensée réactionnaire de Chateaubriand et De Maistre qui a bien vu les causes de l’échec de la Révolution tout en ne proposant rien d’autre que le retour du passé. La Révolution française s’est abîmée dans l’échec du fait de son incapacité à fournir une religion en relais au christianisme. La religion est l’instance unissant de l’intérieur chaque être à l’humanité en actualisant un « lien invisible ». Chaque homme puise la sève de sa vie à la tradition, dont la religion est souvent le vecteur principal, et dans laquelle il importe de voir l’humanité nourrissant chacun d’entre nous de ses produits antérieurs, enrichissant, une génération par dessus l’autre, une innéité dynamique. Tradition : « c’est véritablement de sa vie que nous nous nourrissons, que nous vivons ; seulement, nous nous en nourrissons en proportion de la force assimilatrice qui est en nous », écrit Leroux ; c’est pourquoi connaître « est réellement se nourrir de la vie d’un homme antérieur ». Briser ce lien personnel à l’humanité possibilisé par la tradition et la religion (songeons aux Khmers Rouges) revient autant à détruire l’homme qu’à stériliser ses conditions d’existence. Par suite, il importe pour la réalisation même du socialisme (l’égalité et la reconnaissance de l’autre comme mon semblable) que s’édifie une religion de l’humanité dans laquelle s’accomplirait l’essence commune de toutes les religions passées. Le socialisme républicain, écarté aussi bien de l’individualisme absolu (Bentham) que du socialisme absolu (Saint-Simon), devrait prendre cette religion de l’humanité pour assises. On saisit maintenant les causes de la peur panique que ce socialiste des premiers temps, devenu socialiste maudit, Pierre Leroux, a pu inspirer au socialisme rapté par le marxisme et aux sinistres socialismes réels.

La philosophie est enseignante d’avenir. Pour beaucoup de peuples de la terre, « socialisme » est l’autre nom du malheur. Mais le socialisme peut-il prendre un autre cours, peut-il s’entendre en « un autre sens » ? Vincent Peillon le pense – ce salut du socialisme, s’il est possible, doit sauter par dessus « l’histoire rompue », afin de relier la philosophe et la politique à des figures comme celles de Leroux. Nous n’avons pas à nous prononcer ici sur ce point. Par la vertu de Peillon, voilà Leroux devenu une sorte de Lazare du socialisme, le voilà remis à sa vraie place, celle d’un philosophe dont il sera désormais impossible de se passer.

ROBERT REDEKER / "TAGEBLATT"


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Page Leroux sur le site des éditions du Bord de l'Eau