Anthologie de Pierre Leroux, inventeur du socialisme, établie et présentée par Bruno VIARD

Editions Le Bord de l'Eau. Bibliothèque républicaine dirigée par Vincent Peillon

ISBN : 978-2-915651-69-0

La librairie du Cercle social Edgar Quinet

Qui est Pierre Leroux ?

On l’a oublié : Pierre Leroux (1797-1871) est l’inventeur du socialisme. Mais si on ajoute que ce socialisme était républicain, libéral et « religieux », on comprend pourquoi il fut impossible de lire cette œuvre tout au long d’un XXe siècle enfermé dans l’alternative du marxisme et du socialisme utopique. Leroux n’est ni scientifique ni utopique.

Sa pensée toute dialectique était dirigée dès 1830 vers un dépassement de l’alternative entre ce qu’il appelait l’individualisme absolu et le socialisme absolu. Il proclama à l’ordre du jour « la grande question du prolétariat » et poursuivit avec constance la critique de l’économie politique. En même temps, sa réflexion sur la Terreur et sur certaines dérives du saint-simonisme l’avait averti du danger pour les sociétés modernes de ce que nous appelons le totalitarisme.

Figure dominante de 1848, Leroux influença grandement les fondateurs de la IIIe République (1875-1940) et Jaurès lui doit beaucoup, en particulier dans son idée de ne pas séparer le socialisme de la République. Leroux veillait à ne jamais désolidariser les luttes pour l’égalité sociale et la conquête des formes politiques et juridiques. Le grand problème des sociétés modernes est à ses yeux de concilier les frères ennemis que sont l’égalité et la liberté. Il plaçait la fraternité au centre de la devise républicaine pour indiquer qu’aucune solution technocratique ne peut avoir d’efficacité sans la mobilisation des consciences. La culture n’est pas une vaine superstructure ! Sa réflexion sur la religion est toute terrestre et orientée vers la vie universelle ; elle anticipe sur la conscience écologique actuelle. Leroux se voulait philosophe de la vie, en même temps qu’il développa une érudition considérable pour évaluer avec beaucoup d’ouverture la grandeur et les misères des cultures du passé.

Cette œuvre monumentale, oubliée depuis 1850, commence à ressurgir par blocs séparés.

Cette anthologie a l’ambition d’en rendre possible une vision d’ensemble.

L'auteur

Bruno VIARD est professeur de Littérature française à l'Université de Provence, spécialisé dans la littérature romantique et les idées sociales au XIXe siècle, et collabore à la Revue de Psychologie de la Motivation et à la Revue du MAUSS. Il a publié De l’égalité, de Pierre Leroux, chez Slatkine, Genève, en 1996, À la source perdue du socialisme français, chez Desclée de Brouwer, 1997, Les trois neveux ou l’altruisme et l’égoïsme réconciliés (Pierre Leroux, Marcel Mauss, Paul Diel), aux PUF, en 2002, Les Poètes et les économistes. Pour une approche anthropologique de la littérature,chez Kimé, en 2004.

DANS LA PRESSE

Marianne n° 542 - 8-14 septembre 2007

"Leroux, le socialisme encore possible", par Robert REDEKER

Bibliothèque républicaine de Vincent Peillon, où se côtoieront Jaurès, Fouillée, Buisson et bien d'autres, publie une anthologie complète de ce penseur singulier et profond. Avec Leroux nous retournons aux sources du socialisme, d'où coule aussi son avenir. Le problème du socialisme est le problème même de l'humanité, jamais résolu jusqu'ici : comment concilier les deux légitimités, celle de la société et celle de l'individu, de la liberté et de l'association, toujours en conflit ? Le socialisme apporte la solution. Liant l'un et le multiple, produisant la synthèse du principe de liberté et du principe de société, il est ii la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule liberté,fratemité, égalité, unité, mais qui les conciliera tous ". Bien avant Marx, Leroux parle de "l'exploitation de l'homme par l'homme" tout en définissant le prolétariat et la bourgeoisie dans leur rapport à la propriété des moyens de production. Sa critique du saint-simonisme, anticipation de toute bonne critique du marxisme, lui procurel'intuition répulsive du totalitarisme qu'il appelle "socialisme absolu ". Chez Leroux, l'activité de critique littéraire nourrit une riche anthropologie. Intime de Sand, inspirant Hugo (avec qui il entretient de puissantes affinités, malgré le revirement de leur amitié en brouille), son lien à la littérature l'empêche de sombrer dans l'économisme : se défiant du matérialisme, il ne réduit pas le patrimoine de l'humanité à une superstructure trompeuse. C'est parce qu'il est profondément marqué par la littérature que le socialisme de Leroux n'est ni manichéen ni - mécaniste, mais républicain et libéral. Du coup, il rejette aussi bien la lutte des classes violente, l'utopie éradicatrice de la table rase, la démocratie totalitaire que l'étatisation de l'économie. Si le marxisme est un fleuve tari, le socialisme ne l'est point. Son avenir passe par un retour aux sources - celles de la pensée de Pierre Leroux, apte à nourrir la réflexion et l'action des hommes du XXIe siècle. En effet, chaque page de ce livre manifeste avec éclat la nécessité et la possibilité du socialisme. D'un socialisme dans un autre sens que celui légué par l'histoire du XXe siècle.

Le Nouvel observateur, 31 mai - 6 juin 2007

"Les boussoles de Peillon. Et si, avant de rénover la gauche, il fallait redécouvrir les grands classiques du républicanisme ?" Par François Bazin

C'est Philippe Chanial, un sociologue, secrétaire de la " Revue du Mauss ", qui va dire l'essentiel en quelques mots. Il a livré une belle préface à la réédition de " la Morale sociale " de Benoît Malon. Sur cette figure oubliée de la gauche française de la fin du XIX' siècle, théoricien méconnu d'un socialisme réformiste et républicain, il est intarissable. Malon l'éclectique, comme disait Marx avec mépris ? Et alors... Avec lui, autour de lui, parfois même contre lui, c'est toute une école qu'on redécouvre. Pas simplement par goût de l'érudition académique. Derrière " la Bibliothèque républicaine" (1) que lancent les Éditions du Bord de l'Eau, il y a un projet intellectuel et politique de première importance. Philippe Chanial en est conscient : " La droite s'est ressourcée, à partir des années 1970, dans une relecture critique des théoriciens du libéralisme français, Tocqueville ou Constant. Si la gauche réformiste, à son tour, ne fait pas ce travail avec les siens, alors... " Refondation ? Dites plutôt redécouverte. Le chef d'orchestre de cette opération s'appelle Vincent Peillon. Il est parlementaire européen. C'est un des espoirs du PS, où l'on reste un jeune quand on n'a pas encore 50 ans. Philosophe et militant. Historien et élu. Peillon est un cas. Encore un éclectique... Le drame du socialisme français s'est noué à ses yeux en 1905, quand Jaurès, pour obtenir l'unité de l'organisation, a cédé l'essentiel au marxisme vulgaire de Guesde en comptant sur le temps pour rattraper le terrain perdu. Ce temps lui a manqué un jour d'août 1914. La gauche ne s'en est jamais remise.

C'est tout un continent intellectuel qui a ainsi disparu, il y a de cela un siècle. Des socialistes libertaires, des républicains de progrès, des utopistes, des laïques, des associatifs aussi... Tellement divers mais finalement si proches. Parfois datés mais souvent riches de problématiques qu'une gauche vaguement marxiste n'a eu de cesse de disqualifier. Quoi de commun entre Ferdinand Buisson et Pierre Leroux ? Quel rapport entre Alfred Fouillée et Célestin Bouglé ? Quels liens entre Benoît Malon et Léon Bourgeois ? Ceux-là ne forment pas une école à proprement parler. Ils dessinent plutôt une communauté de pensée. Ils ont tous leur place dans la même bibliothèque.

Curieux hasard - mais en est-ce vraiment un ? - que ce retour à des auteurs oubliés au moment même où la gauche réformiste cherche, dans la défaite, de nouvelles boussoles. D'autant qu'avec Bourgeois, Malon, Fouillée and Co, c'est toute une génération de jeunes historiens, philosophes et sociologues qui s'affirme ou pointe le bout de son nez. Vincent Peillon réédite. Eux préfacent. Leurs noms ? Philippe Chanial mais aussi Jean-Fabien Spitz, auteur il y a quelques années d'un très remarquable " Moment républicain en France " (Gallimard), ou Serge Audier, dont l'ouvrage sur "le Socialisme libéral " (La Découverte) aurait mérité d'être davantage commenté, à gauche notamment. Tous disent finalement la même chose. Le réformisme, dans la tradition française, n'est pas qu'un pragmatisme au [d de l'eau. Le républicanisme est une école qui mérite mieux que les statues de marbre qui lui ont été consacrées. Le reconnaître, n'est-ce pas déjà reconstruire ?

François Bazin