La Dissociété, par Jacques Généreux. Éditions du Seuil, nouvelle édition, collection Points. Janvier 2008. 482 pages. 11 euros.

Économiste bien connu et professeur à Science Po, Jacques Généreux ne propose pas moins qu’une critique anthropologique des fondements propres au néo-libéralisme contemporain, une analyse des conséquence de son hégémonie – la restructuration des société de marché en « dissociétés ». Une question, faussement naïve, constitue le fil conducteur de cette enquête : « Pourquoi et comment des millions d’individus persuadés que la coopération solidaire est cent fois préférable à la compétition solitaire restent-ils impuissants à refonder sur elle leur système économique et politique ? »… (la suite de la note de lecture de Philippe Chanial / Revue du M.A.U.S.S.)

Un autre compte rendu publié dans la Revue du M.A.U.S.S. : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article169 : Dissociété (Revue du M.A.U.S.S.)


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Quatrième de couverture :

"Ce livre est motivé par la conviction qu'à l'époque des risques globaux la plus imminente et la plus déterminante des catastrophes qui nous menacent est cette mutation anthropologique déjà bien avancée qui peut, en une ou deux générations à peine, transformer l'être humain en être dissocié, faire basculer les sociétés développées dans l'inhumanité de "dissociétés" peuplées d'individus dressés (dans tous les sens du terme) les uns contre les autres. Éradiquer ce risque commande notre capacité à faire face à tous les autres. Car seules d'authentiques sociétés, soudées par la solidarité et le primat du bien commun sur la performance individuelle, seront en mesure d'atteindre le niveau considérable et inédit de coopération et de cohésion qui sera indispensable, tant au sein des nations qu'entre les nations, pour affronter les grands défis du XXIe siècle.

C'est pourquoi, ici, j'entends moins faire oeuvre de science politique que de conscience politique. Car la dissociété qui nous menace n'est pas un dysfonctionnement technique dont la correction appellerait l'invention de politiques inédites. Il s'agit d'une maladie sociale dégénérative qui altère les consciences en leur inculquant une culture fausse mais auto-réalisatrice."


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L'économiste Jacques Généreux démontre comment le néolibéralisme mène droit à la confrontation.

Le monde tranché de la "dissociété"

Par Christophe FORCARI / ''Libération'', mardi 12 décembre 2006

Les sociétés se préparent savamment, aujourd'hui, à des lendemains qui déchanteront. Elles le font sciemment, sous la férule d'intérêts particuliers, soucieux du bien commun comme de l'an quarante. Cet avenir d'une société morcelée, ces puissances irraisonnées et anonymes le préparent, le peaufinent, l'argumentent, le raisonnent au risque de voir s'ériger demain «la dissociété», conglomérat de groupes et d'individus dissociés, rivaux, si ce n'est ennemis. Jacques Généreux, professeur à Sciences Po , économiste membre du PS, joue les prophètes de mauvais augure, les Cassandre d'un progrès bâti sur l'illusion d'un monde meilleur vendu à grand frais de mensonges. Dans son ambitieux essai la dissociété, il réfute pied à pied les leurres établis de manière quasi clinique en vue de faire croire que le néolibéralisme ­ qu'il préfère désigner du nom de «marchéisme» ­ pourrait réserver un avenir radieux. Sa thèse : l'avènement de cette nouvelle ère économique, baptisée «mondialisation», conduit à une mutation anthropologique profonde, accélérée par l'effacement du rôle de l'Etat. Dans la compétition internationale, l'enjeu ne se limite plus à la traditionnelle course à la puissance entre nations, à la performance individuelle mais il induit un réel changement de comportement entre individus et plus globalement entre Etats. Il oblige à repenser un nouveau type de «vivre ensemble» dont Jacques Généreux prédit qu'il amènera à tout, sauf à un nouveau contrat social. Ce nouveau modèle amène à une réification des individus en même temps qu'il les laisse croire à la réalisation prospère de leurs désirs.

Au vieux modèle capitalistique appuyé, parfois à contre-coeur, sur le dogme de l'Etat protecteur, l'entreprise croissant à mesure du bien-être de ses employés, eux-mêmes confortés par des tissus de solidarité nés des combats communs, est venu se substituer un discours autrement plus pernicieux et destructeur. La puissance régalienne serait une nuisance car elle brime l'émergence d'individus libres entrepreneurs, et contribue à créer un assistanat handicapant. Jacques Généreux finit par démonter, de manière mécanique, un entassement d'interprétations fondées sur des approximations de lectures. Au-delà de ce travail quasi épistémologique, ce minutieux essai, très pédagogique, dessine l'avenir en creux. La dissociété veut s'imposer. Elle y parvient. Dès lors, la concurrence entre individus rivaux, à qui sera le plus productif et le moins coûteux, se mue en un combat entre individus puis entre communautés. La dissociété, ce n'est rien moins que cela. Une nouvelle forme de totalitarisme où tous les communautarismes valent autant les uns que les autres dans le combat économique engagé. Les communistes voulaient créer l'homme nouveau dans une société remodelée, les apôtres de la marchandisation ne désirent rien d'autres que des producteurs, sans souci du devenir de la société.


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Contre la Compétition à tous les étages Entretien sur La Dissociété - Dernières Nouvelles d'Alsace, 15 octobre 2006

Jacques Généreux : « Le modèle néolibéral repose sur l'amputation brutale d'une de nos aspirations, celle de bien vivre ensemble, au profit de la seule aspiration à s'affirmer soi ».

Jacques Généreux pointe les risques d'une société fondée sur la performance individuelle, la compétition généralisée et le chacun pour soi.

Dans votre livre, vous analysez la crise actuelle du politique et vous dites que ses racines sont plus profondes qu'on ne le croit.

Pourquoi des démocraties, qui sont des sociétés libres où les gens peuvent voter et changer de gouvernement, n'arrivent pas à régler des problèmes sociaux dramatiques ? Je suis parti de cette impuissance du politique qui entraîne la désaffection des citoyens pour la chose publique. En prolongeant cette réflexion, je suis tombé sur la nécessité d'une enquête plus profonde. Nous sommes confrontés à une énigme : comment se fait-il qu'on constate tant de souffrance psychique des individus au travail, de stress, de dépressions, de protestations dans des sociétés qui dégoulinent de richesse, de progrès technologique ? Ce paradoxe pose une question qui va au delà de la simple crise politique. Pourquoi chacun d'entre nous ne cherche-t-il pas, et collectivement ne cherchons-nous pas, à faire autrement alors que nous le pouvons ?

La thèse que vous développez est que nous sommes dans une « dissociété », que la société évolue en isolant les citoyens les uns contre les autres...

Ce que j'appelle « dissociété » est la décomposition d'une communauté humaine, solidaire, soudée autour de l'idée de République ou de nation, en sous-communautés rivales, repliées sur elles-mêmes. Et à l'intérieur même de ces sous-communautés l'extension d'un principe de compétition généralisée entre les individus, l'installation d'une nouvelle culture où l'on ne s'épanouit que dans la performance individuelle et donc la rivalité avec les autres. Aux Etats-Unis, vous avez des manifestations très concrètes de ce phénomène avec la construction depuis une vingtaine d'années de villes privées, barricadées, où ne vit qu'une catégorie de population : soit une catégorie sociale, soit une classe d'âge. La dissociété, c'est cet éclatement dans une société où on vit de plus en plus difficilement avec les autres.

Vous dites que cette « dissociété » est le fruit de l'évolution « néolibérale » de la société. Cette orientation n'est pas une fatalité économique, selon vous, mais un choix politique...

On nous dit que la nouvelle tournure du capitalisme mondial est une loi naturelle, une évolution inéluctable de l'économie. Tout cela est faux ! Aucune mutation économique, technologique ou démographique n'impose un système de compétition généralisée et un recul du contrôle public de l'économie ! Il y a des choix politiques délibérés, qui se sont effectués progressivement à partir de la fin des années 1970, pour aller vers une société de ce type.Les pays occidentaux ont abandonné le consensus socio-démocrate de l'après-guerre qui était un accord sur le partage des gains de la croissance entre le travail et le capital, une certaine régulation de l'économie, et une priorité donnée à la croissance et à l'emploi dans les politiques économiques.Les priorités se sont renversées à la fin des années 1970. Ce changement de rapports de force est politique : ce n'est pas la technologie ou des martiens qui sont tombés du ciel pour dire "maintenant on fait comme ça !"

La rupture de l'équilibre d'après-guerre est le fruit de plusieurs facteurs : l'effondrement progressif du système soviétique, et des régimes communistes en Europe, ainsi qu'un phénomène de générations. Les dirigeants et cadres qui arrivent au pouvoir à la charnière des années 1970-1980 ont objectivement intérêt à un renversement des priorités de la politique économique vers la lutte contre l'inflation et une meilleure rémunération du capital parce que ce sont des générations qui, grâce aux politiques anciennes menées pendant les trente glorieuses, ont pu accumuler un capital immobilier ou financier.

Ce choix politique se manifeste par le renversement de la politique monétaire et par la libéralisation de la circulation internationale des capitaux. Se crée alors une nouvelle compétition qui change totalement de nature. Avant, vous aviez une concurrence sur les produits, sur les biens pour qu'ils captent le mieux les marchés. Cette concurrence saine est remplacée par une compétition entre managers pour avoir le meilleur taux de rentabilité à court terme et ne pas se faire lâcher par les actionnaires.

Mais avait-on le choix de ne pas suivre cette évolution de libéralisation des mouvements de capitaux ?

Quand les Etats-Unis, puis la City, commencent à déréglementer les marchés financiers, cela crée une pression sur les autres, c'est vrai. Mais cet argument qui est « on ne peut pas ne pas suivre le mouvement » n'est pas très sérieux si vous considérez qu'un petit pays comme le Chili n'a pas suivi le mouvement, a toujours maintenu des contrôles stricts et des taxes sur les capitaux et ne s'en est pas plus mal porté. La Malaisie, au moment de la crise asiatique au milieu des années 1990, est sortie de la tourmente en décidant de fermer ses frontières aux capitaux. Et la Chine construit son développement économique sur un système qui met sa monnaie et son marché des capitaux à l'abri des mouvements de la finance internationale.

Vous ne proposez pas de modèle politique alternatif et dites qu'il faut avant tout mener une bataille d'idées...

Pourquoi acceptons-nous un système économique qui fait souffrir le plus grand nombre et nous conduit à une impasse écologique monumentale, juste au profit de quelques minorités qui détiennent le capital ? C'est une forme de servitude volontaire. Selon les néolibéraux, cette dureté est acceptée car elle s'inscrit dans la nature humaine qui est la loi de la jungle et le « chacun pour soi ». Mais nous avons tous l'expérience dans notre vie que nous ne sommes pas que ça. Nous avons autant besoin d'être aimés, d'aimer, d'avoir des relations pacifiées avec les gens ! Le modèle néolibéral repose sur l'amputation brutale d'une de nos aspirations, celle de bien vivre ensemble, au profit de la seule aspiration à s'affirmer soi. Si nous acceptons la conception de la nature humaine portée par le modèle néolibéral, c'est parce qu'elle est ancrée dans l'histoire moderne des idées. La totalité des courants de la pensée politique, depuis Descartes, et des penseurs comme Hobbes, défendent cette conception dissociée d'un individu. Mon propos est qu'il faut se débarrasser de cette culture fausse. Nous sommes avant tout des être sociaux. La nature humaine se fonde sur une double aspiration : à « être soi » et à « être avec les autres ». Une société humaine est celle qui permet une interaction harmonieuse entre ces deux aspirations !

Propos recueillis par Elodie Bécu