La laïcité à la française vit-elle ses dernières heures ?

Par Caroline Fourest

"La société a changé", nous dit Michèle Alliot-Marie. La loi de 1905 est censée suivre. Elle nous annonce une modification, non pas de sa lettre, mais de son esprit, par circulaire ou par décret. Encouragé par de tels propos, le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, demande carrément un "moratoire". Personne ne peut prétendre être surpris. Nicolas Sarkozy l’avait promis, et même écrit en 2004 dans La République, les religions et l’espérance : un livre de combat contre une conception stricte et ambitieuse de la laïcité à la française, qualifiée de "sectaire". Il envisageait même de modifier l’article 2 - selon lequel "l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte" - pour financer des lieux de culte sur fonds publics. Sentant que cela ne passerait pas, il s’est vite rabattu sur une solution plus discrète: décloisonner les associations de type 1905 et de type 1901 pour pouvoir financer le religieux via le culturel. Une suggestion du président de la Fédération protestante, retenue par la commission Machelon mise en place par Nicolas Sarkozy, et que Michèle Alliot-Marie promet d’appliquer en pleine remontée des intégrismes. Officiellement, il s’agit d’aider l’islam à rattraper son retard. L’argument séduit même à gauche. Les mêmes n’accepteraient jamais que l’on touche à la laïcité pour financer le culte chrétien ou juif, mais si c’est pour l’islam... Mais de quel retard nous parle-t-on ? Si les fidèles sont nombreux et manquent d’un lieu de culte, ne peuvent-ils pas se cotiser ? Bien sûr que si, et c’est ce qu’ils font. D’après les chiffres du bureau des cultes du ministère de l’intérieur, le retard est pratiquement rattrapé. L’islam des caves n’est plus qu’un fantasme. Sur les 30 caves recensées par les services de renseignements, la plupart ont été remplacées par des salles de prières officielles, passées de 1 555 à 2 000 entre 2001 et 2006. Soit presque autant que le nombre de lieux de culte évangéliques, en pleine explosion avec 1 800 lieux recensés. Alors que 3 % des Français sont musulmans et 2 % protestants, il s’ouvre chaque année en moyenne 34 lieux évangéliques et 16 mosquées. Jamais, depuis un siècle, la France n’avait connu une telle frénésie dans la construction de lieux de culte. Il en pousse un par semaine, souvent avec l’aide des élus locaux, de gauche ou de droite, désireux d’entretenir les clientèles religieuses. C’est dire si le dynamisme actuel devrait bien vite combler les besoins des musulmans français, dont un tiers seulement se déclarent "croyants et pratiquants", et dont seule une petite minorité va à la mosquée. L’Etat a-t-il tellement d’argent à dépenser qu’il faille le consacrer à encourager cet islam collectif, souvent politique, au détriment de l’islam individuel ? Cet argent, nous dit-on, permettrait de mieux contrôler l’islam radical. Rien n’est plus illusoire. Les mosquées radicales, comme celles de l’UOIF - une organisation inspirée par les Frères musulmans légitimée par Nicolas Sarkozy au sein du Conseil français du culte musulman -, ont déjà leurs mécènes et déclinent l’offre d’une aide de l’Etat assortie d’un contrôle. D’ailleurs, à moins de revenir à un système concordataire, comment l’Etat pourrait-il contrôler le contenu d’un prêche ? Et de quel droit ? Le seul moyen de protéger l’islam contre les influences étrangères et intégristes serait d’obliger tous les fonds destinés au cultuel à passer par la Fondation pour les oeuvres de l’islam, imaginée sous Dominique de Villepin. Et de l’étendre à tous les cultes par souci d’équité. Un comité de sages, républicains et laïques, se chargerait de redistribuer l’argent ainsi collecté. Autrement dit, il ne faut pas assouplir l’esprit de 1905, mais le durcir. Au lieu de financer le retour du religieux, on pourrait surtout consacrer cet argent au social et au culturel. Par exemple en vue de réduire le nombre d’élèves par classe dans les quartiers populaires. Mais ce n’est pas la priorité de notre président, pour qui un instituteur ne remplacera jamais un prêtre ou un pasteur. A l’entendre, le plus grand mal dont souffrent les banlieues serait d’être devenues des "déserts spirituels". Sachant que l’"espérance" passe à ses yeux par le religieux, le nouveau nom du plan banlieue - baptisé "Espoir banlieue" - a de quoi inquiéter. Mais que l’on ne s’y trompe pas: la volonté de décloisonner le cultuel et le culturel servira surtout le christianisme. En particulier le renouveau évangélique à tendance sectaire, que Nicolas Sarkozy juge "évidemment positif" et sur lequel il mise ouvertement pour reconquérir les banlieues. Toujours dans ce fameux livre, il consacre un chapitre entier à la reconnaissance des "nouveaux mouvements spirituels", du nom donné aux Etats-Unis à ce que nous appelons en France des sectes. On pense à des mouvements comme les Témoins de Jéhovah ou la Scientologie, incroyablement chouchoutés lorsque Nicolas Sarkozy était ministre de l’intérieur. Michèle Alliot-Marie annonce vouloir revoir "les qualifications pénales" envers les "dérives sectaires". Pour les assouplir, bien sûr. La "laïcité positive", c’est-à-dire à l’anglo-saxonne, n’a pas fini de nous surprendre.

Caroline Fourest est essayiste et enseigne à Sciences Po.

Le Monde. Article paru dans l’édition du 01.02.08


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Des racines chrétiennes

21/12/2007

Grand Orient de France

Agnostiques, athées, chrétiens ou non chrétiennes se trouvent en quelque sorte blessés par l’affirmation du Président de la République considérant :

« Que s’il existe une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée des convictions religieuses.

D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas associée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini… »

Chacun dans la République laïque, justement, est libre d’espérer, de désespérer, ou de ne rien attendre …

Qui peut juger la justesse de la recherche de chacun d’entre nous et de ses positionnements à l’égard des origines, des mystères de la vie et de la mort ? Pas le Président de la République, certainement pas la République, pas un quelconque Etat.

Il y là une tentative d’imposer, en quelque sorte, à chaque citoyen la nécessité d’une dimension spirituelle qui ne peut que provoquer la colère de ceux qui partagent ce projet d’un pacte républicain et laïque.

La morale laïque, la pensée philosophique athée, la pensée agnostique ne sont-elles pas, elles aussi, constitutives de notre nation ? Quelle est cette idée saugrenue de considérer que le christianisme a façonné la nation française ?

Certes, il faut citer Péguy, Claudel ou Bernanos. Et également André Gide, Sartre, Camus…

Mais Le christianisme tout au long des siècles, en tout cas du Moyen-âge à la Révolution Française s’est aussi traduit par un catholicisme d’Etat qui n’était pas particulièrement épris des libertés individuelles et qui participait institutionnellement à l’absolutisme politique.

Comment ne pas oublier le Chevalier de la Barre qui fut roué parce qu’il n’avait pas enlevé son chapeau devant une procession religieuse ?

Voltaire le défendit. Faudra t-il trouver de nouveaux Voltaire ?

La France a de multiples histoires : la Grèce, Platon, Socrate, Aristote et Rome, naturellement…L’Eglise Catholique, sans doute, mais surtout l’humanisme de la Renaissance du XVIème siècle et la pensée des Lumières qui prône la liberté absolue de conscience sont tout aussi porteurs de l’identité nationale.

Mais il y a bien eu une rupture en 1789 entre deux formes de société proposée. Celle qui prône le religieux, l’inné et l’autorité et celle qui, au contraire, met en avant le libre examen, l’acquis et la liberté.

La laïcité n’est pas épuisée et elle ne mène pas au fanatisme. Elle est le moteur pour empêcher les savoirs imposés, les dogmes et les cléricalismes de quelque sorte qu’ils soient.

La laïcité n’est ni négative, ni positive. Elle est la laïcité.

Peu importe nos fois, nos recherches et quêtes personnelles, les seules racines qui sont aujourd’hui celles de la France sont celles de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, c’est à dire de la République fondatrice du projet citoyen et national.

Jean – Michel QUILLARDET

Grand Maître du Grand Orient de France


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A propos de la laïcité par Edgar Quinet : Thibaud Collin, Laïcité ou religion nouvelle ? L'institution du politique chez Edgar Quinet, L'Harmattan, Les Presses universitaires de l'IPC, 2007

Laïcité ou religion nouvelle ?


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Quelques liens :

http://www.ripostelaique.com/

http://www.laic.fr/

http://www.gaucherepublicaine.org/index.html


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Pour mémoire

Le président du Conseil du culte musulman, M. Boubakeur, propose un "moratoire" sur la loi de 1905

LE MONDE | 28.01.08

A l'issue d'une réunion de son conseil d'administration, dimanche 27 janvier, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a fixé au 8 juin la date des prochaines élections destinées à renouveler les représentants régionaux et nationaux de l'islam de France.

Pour ce troisième processus électoral depuis 2003, date de la création des instances musulmanes représentatives sous l'impulsion du ministre de l'intérieur de l'époque, Nicolas Sarkozy, les diverses composantes du CFCM sont toujours aussi clivées selon les nationalités d'origine et les courants incarnés par leurs responsables.

Quatre candidats se sont mis sur les rangs pour assurer la présidence du CFCM. Les deux poids lourds et rivaux, Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, président du conseil depuis son origine, et Fouad Alaoui, vice-président de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) et du CFCM, seront en concurrence avec Haydar Demiryurek, secrétaire général du conseil, représentant d'une partie des Turcs de France, hypothétique candidat de compromis, et avec un représentant marocain, dont le nom n'est pas encore connu.

Paralysé par des querelles de personnes et une incapacité à parvenir à des décisions collégiales, le CFCM, cinq ans après sa création, présente un maigre bilan, si l'on excepte l'installation des aumôniers militaires et pénitentiaires. Annoncée en octobre, la Fondation des œuvres de l'islam, censée permettre le financement transparent des mosquées et présidée par M. Boubakeur, est au point mort.

Faute d'impulsion nationale, nombre de conseils régionaux du culte musulman (CRCM) peinent à mettre en œuvre une organisation de l'islam local efficace. Le CFCM n'a pas su non plus gagner son autonomie par rapport aux pouvoirs publics qui l'ont mis en place. Ces derniers, attachés à la pérennité d'une instance "représentative", demeurent actifs dans son fonctionnement.

"TROP FRILEUX"

Face à un tel bilan, les représentants du CFCM se disent convaincus de la "nécessité d'opérer une évolution notoire des structures du CFCM et des CRCM". De manière inédite, les candidats se sont engagés à présenter un programme d'ici à quelques semaines. Ils pourraient profiter du climat provoqué par les propos récents du chef de l'Etat sur l'importance qu'il entend donner aux religions dans la société pour pousser leur avantage.

Interrogé par Le Monde, M. Boubakeur lance l'idée d'un "moratoire de dix ou vingt ans" sur la loi de 1905, qui interdit tout financement public des lieux de culte, afin d'opérer un "rattrapage" des besoins de l'islam. "Il faut donner un peu de respiration aux associations qui gèrent les lieux de culte", juge-t-il.

Convaincu que "c'est aux fidèles de financer les mosquées", M. Alaoui, de l'UOIF, s'engage, lui, "à faire fonctionner le CFCM pour qu'il sorte de sa léthargie". "Le CFCM a été trop frileux sur les sujets de société alors même que la République est aujourd'hui moins frileuse envers les religions", constate-t-il.

Au final, le choix, éminemment politique, du "représentant des musulmans de France" pourrait pourtant se jouer, comme en 2003 et 2005, sur la personnalité des candidats. Sans illusion sur le processus électoral enclenché dimanche, certains responsables du CFCM assurent déjà qu'en cas de blocage sur la désignation du président, l'arbitrage se fera à l'Elysée.

Stéphanie Le Bars