Depuis plus d’un siècle, nous sommes enfermés dans des oppositions stériles que l’on ressasse pour ne plus penser, ne plus agir : l’individu contre l’Etat, la République contre la démocratie, la liberté contre l’égalité, le libéralisme contre le socialisme, la politique contre la morale, la laïcité contre la religion, autant de bêtises qui nous plongent dans une dépression nationale qui remplace l’action par l’agitation, la responsabilité par l’émotion, la clarté par la confusion, le réel par la communication, l’amitié par la haine de l’autre. Etrangers à nous-mêmes, nous ne trouvons plus la force d’aimer ce que nous sommes ensemble.

Dans ce livre incisif, Vincent Peillon, philosophe et homme politique, prend appui sur les travaux d’une nouvelle génération de philosophes et d’historiens pour rompre avec bien des préjugés et des paresses intellectuelles qui ont nourri la crise actuelle de la pensée progressiste. En revisitant le passé, il dégage les fondements philosophiques, historiques et politiques de ce que pourrait être le socialisme du XXI siècle. Il opère ainsi, au sens étymologique, une refondation républicaine et socialiste.

Ce livre est le premier acte d’une nouvelle génération intellectuelle et politique qui a décidé, sans craindre la polémique et sans fuir ses responsabilités, d’écrire enfin sa propre histoire pour enfanter son propre temps.

Présentation par l'éditeur : À l’origine, au XIXe siècle, la République se présente comme une nouvelle foi, une religion qui remplace le catholicisme. Cette nouvelle religion laïque n’a jamais cessé de s’interroger sur ses dimensions spirituelles et morales.

Entre liberté et égalité, la fraternité n’a jamais fait l’objet d’une pensée politique en France. En outre la philosophie républicaine est trop souvent caricaturée comme étatiste et antilibérale, sacrifiant la liberté à l’égalité.

Dans ce livre, Vincent Peillon critique la vision de François Furet qui pose une incompatibilité de principes entre société des individus et égalité. Cette erreur repose sur la confusion entre deux types d’égalité : égalité des résultats, égalité des chances.

Parmi les hypothèses de ce livre : et si c’était non parce qu’elle a été critiquée par ses adversaires mais parce qu’elle a été mal défendue par ses propres gardiens que la République a été dénaturée ? Ils devraient s’en prendre à eux-mêmes d’avoir trop défendu un modèle nostalgique, à la fois archaïque et inexact de la République.

Philosophe, Vincent Peillon est député européen (PS). Parmi ses principaux ouvrages : La Tradition de l’Esprit, itinéraire de Merleau-Ponty, Grasset, 1994 (Poche, 2008); Jean Jaurès et la religion du socialisme, Grasset, 2000; Pierre Leroux et le socialisme républicain, Le Bord de l’Eau, 2003; L’Epaisseur du cogito, trois études sur Merleau-Ponty, Le Bord de l’Eau, 2004. Membre du bureau national du PS depuis 1994, élu député de la Somme en 1997, député européen depuis 2004, Vincent Peillon a été porte-parole national du Parti socialiste puis de Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de 2007.

Avant-propos (extrait)

Au début du XXe siècle, le philosophe républicain Henry Michel se proposait d’« établir qu’il est nécessaire à la démocratie républicaine d’avoir une doctrine politique » (La Doctrine politique de la démocratie, 1901, p. 5). Et il déplorait que la doctrine politique de la démocratie républicaine, nécessaire pour que la République soit forte, ne soit pas achevée. Il situait dans cette absence de doctrine « l’une des causes principales du malaise de notre démocratie » (Ibid., p. 7).

Un siècle plus tard, on pourrait faire mot à mot le même diagnostic et proposer le même projet. Car la République se doit de s’enseigner toujours, de toujours se démontrer, sous peine de laisser place aux sophismes, aux mystifications, aux aventures et de s’affaiblir. Henry Michel ajoutait, avec un bel optimisme : « Une idée ne dure qu’en luttant, c’est-à-dire en se démontrant incessamment elle-même. La République est une idée : c’est sa faiblesse, et c’est sa force. Que cette idée prenne conscience d’elle-même, et qu’elle se démontre infatigablement : elle sera invincible, parce qu’elle sera irréfutable » (Ibid., p. 12).

Sans préjuger de savoir si nous pouvons faire nôtre un tel optimisme, il demeure qu’un certain nombre de travaux se sont développés ces dernières années qui sont venus remettre en cause les interprétations de la République qui dominaient jusque là. Ce faisant ils ont libéré la possibilité d’une autre histoire, d’une autre philosophie et d’une autre politique.

Pour le dire autrement, quelque chose de neuf se passe dans la pensée. Ce quelque chose ne concerne pas, heureusement, que la pensée. Toute conscience est mémoire. Cela vaut pour les hommes, mais aussi pour les peuples, pour les nations, pour les civilisations et même pour l’humanité. Ce que nous sommes, chacun d’entre nous et tous ensemble, c’est d’abord une histoire, au double sens du passé et du récit, de l’historia et de la res gestae. Cette histoire, nous ne la trouvons pas déposée dans notre esprit ou nos monuments comme le limon au fonds de la rivière. Il nous faut la rechercher, la réfléchir, la faire et l’écrire dans un même mouvement. Elle est un savoir, mais elle est aussi une action et un engagement…


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REVUE DE PRESSE

Résumé, par Joël LE DEROFF Fondation Jean-Jaurès - Esprit critique - numéro 85 - 7 octobre 2008
En cette période de Congrès, Vincent Peillon nous offre une occasion de réapprendre et de nous réapproprier quelques fondamentaux méconnus du socialisme français. L’ouvrage qu’il propose n’est pas un essai rédigé entre La Rochelle et Reims, mais s’inscrit plutôt dans le temps long de notre histoire politique et de l’histoire des idées. Une manière d’éclairer l’identité des socialistes en renouant les fils de leurs racines républicaines. Une manière aussi de prendre de la hauteur en éclairant quelques concepts plus souvent utilisés que compris.
Liberté, égalité, fraternité
Liberté ou égalité ? Individualisme ou solidarité ? Economie ou politique ? Démocratie libérale ou socialisme ? Il est des alternatives qu’on peut multiplier à l’infini, tout en sentant bien qu’elles sont fausses. La République a une devise indivisible. Les trois termes qu’elle contient sont articulés, et c’est ensemble qu’ils font sens. Vincent Peillon le restitue en s’appuyant en particulier sur les thèses de Jean-Fabien Spitz (1).
La liberté, dans toutes ses dimensions, est la conquête première de la Révolution. Mais le projet républicain se définit par l’émancipation et la liberté est « non seulement le droit, mais le pouvoir donné à chacun de développer ses facultés » (2). Or que devient ce pouvoir si la proclamation de droits égaux se fait sans tenir compte des rapports de force et des inégalités sociales ? Il y a émancipation quand on rétablit l’égalité, non pas comme nivellement, mais comme égale capacité offerte à tous de construire son identité et son destin. C’est à ce prix que les différences entre les citoyens seront légitimement considérées comme acceptables. Ainsi, si le vrai individualisme, en tant qu’émancipation de l’individu, est le but de la République, il ne peut se concevoir que grâce à une puissance publique forte et capable de redistribution. Certes, l’individu dépendra alors de la puissance publique. Mais il aura quitté l’ancestrale situation de dépendance personnelle envers sa communauté, sa religion, ses maîtres.
La République libérale ne peut se réaliser que sous la forme d’une République sociale. La fraternité est ce liant qui fait que l’émancipation de chacun devient l’intérêt général. En elle se trouve la capacité de transcendance de la République.
Socialisme français, socialisme républicain
Que le socialisme français puisse être républicain, nul n’en doute chez les socialistes des années 2000. Que le socialisme français soit par essence et dès le XIXème siècle une émanation logique de l’idéal républicain, ni matérialiste, ni collectiviste, préférant la collaboration des classes à leur lutte, accordant un rôle à la spiritualité, et réformiste plutôt qu’insurrectionnel, voici qui n’a pas toujours été de soi.
C’est que, durant tout le XXème siècle, une double tradition historiographique s’est employée à disqualifier un héritage qui représente pourtant nos racines. L’analyse de la révolution de 1848 par Marx est par exemple l’occasion de moquer une veine « utopiste » et incapable de prise sur le réel, dont l’échec historique permettrait enfin de comprendre la nécessité de la lutte des classes et de la dictature du prolétariat, en oubliant toute velléité de socialisme fraternitaire. L’analyse de 1848 par les libéraux d’hier et d’aujourd’hui leur permet, de Tocqueville à Furet, de conclure à l’opposition irréductible entre socialisme et libéralisme. En fait, de 1848 à 1870 et à la IIIème République, il y a bien des continuités. Vincent Peillon cite à l’appui les analyses de Philippe Chanial (3), qui restitue son importance historique à une « matrice associationiste ». Sa modernité aussi, qui lui permet de dépasser l’alternative individualisme/étatisme si chère aux marxistes et aux libéraux. Les grandes lois sociales de la IIIème République viennent illustrer dans les faits le réformisme républicain. Louis Blanc, Edgar Quinet, Pierre Leroux, Léon Bourgeois… Des continuités bien démontrables puisque le socialisme est pour Jean Jaurès « un individualisme logique et complet », ancré dans le projet républicain.
Alors 1905 – l’unité du Parti socialiste avec Guesde et Jaurès – est sans doute le moment clef où s’est produit le refoulement qui a permis à la lecture marxiste des révolutions et du socialisme de s’imposer durablement, au risque de laisser la liberté et la démocratie aux libéraux, ou tout au moins de leur donner l’espace dont ils avaient besoin pour les revendiquer. Un refoulement à ne pas reproduire.
La laïcité !
Elément fondamental de l’identité républicaine, la laïcité mérite qu’on s’y attarde et qu’on la comprenne bien. Comment sinon la défendre alors qu’elle est attaquée, peut-être plus encore aujourd’hui qu’hier ?
Ici encore, deux lectures également partielles de l’histoire française s’affrontent trop souvent en s’excluant. Selon la première, la République, essentiellement positiviste, serait sans religion, dépassant ce concept par la foi en la science et le progrès. Selon la seconde, la Révolution aurait engagé un simple transfert de la sacralité du pouvoir vers des formes politiques nouvelles. Ces deux théories ignorent les aspirations spirituelles et religieuses propres à de longues lignées de républicains, dont Edgar Quinet, Victor Hugo, Ferdinand Buisson, Charles Renouvier, voire Jean Jaurès lui-même qui voyait dans le socialisme républicain une exigence de « spiritualité réelle et concrète ».
En réalité, la laïcité ne se confond pas avec la seule exigence de neutralité entre les religions et elle n’est surtout pas la négation de l’aspiration humaine à l’absolu – d’ailleurs, ce serait laisser celle-ci aux prêtres. Avec la laïcité, la République a construit un nouveau régime d’historicité, un nouveau mode d’instauration du social, et reformulé le lien entre politique et religieux.
Jules Michelet écrivait que la Révolution devait devenir sa propre religion. Vincent Peillon, plus proche d’Edgar Quinet, nous rappelle opportunément comment la République « humanitaire » doit aussi reposer sur une foi commune en l’humanité de chaque personne, par delà toutes les différences, créant une véritable « religion de l’humanité » opposée aux religions d’autorité et aux dogmes. Religion, ou irréligion pour certains (4), mais pas a-religion. Quoi qu’il en soit, nous rejoignons ici la notion de fraternité républicaine énoncée dans notre devise. Et, à chaque génération, l’école dans notre République, cette forme de société où chacun peut rechercher sa propre Vérité, constitue le ciment de cette reformulation historique.
La Révolution n’est pas finie
En fondant un nouveau régime d’historicité, la Révolution n’a donc pas fait événement. Elle a fait époque. Il ne tient qu’à nous que cette ère ne finisse pas, contredisant les mythes de la fin de l’histoire. Pour vivre malgré la crise politique actuelle, la République a besoin de renouer avec les articulations de son histoire, et les socialistes peuvent y contribuer en cessant de refouler ce qu’il y a de plus spécifique et de plus porteur dans leur substrat historique.

Joël LE DEROFF

1. Jean-Fabien Spitz, Le Moment républicain en France, Paris, Ed. Gallimard, 2004.
2. Louis Blanc, cité par Vincent Peillon.
3. Justice, don et association. La délicate essence de la démocratie, Paris, 2001.
4. Jean-Marie Guyau, « L’irréligion de l’avenir », Revue du MAUSS permanente, 12 décembre 2007.

Et, mis à part l'ensemble du n° 236 du supplément Le Monde 2 au quotidien du soir daté du 23 août 2008...

Peillon fait la Révolution, par Joseph Macé-Scaron, dans Marianne du samedi 23 août 2008

L'intelligence aujourd'hui a mauvaise presse. Prenons, par exemple, le livre que publie Vincent Peillon, La Révolution française n'est pas terminée. Il est douteux qu'il soit accueilli avec le même enthousiasme que ces ouvrages affligeants où nos politiques « dialoguent » avec des journalistes qui, le cas échéant, leur servent de nègre. Dommage. La thèse de Peillon ? Il est urgent de dépasser les travaux de François Furet et de prendre en compte ceux d'une nouvelle génération d'historiens dont nous avons rendu compte ici-même. Non, la Révolution française ne peut pas se réduire à la caricature qui en est faite. Non, elle n'est pas la matrice de tous les totalitarismes et le tombeau du progressisme. En fait, Peillon propose non pas d'oublier la Révolution française, mais, au contraire, de la mener jusqu'à son terme. Vaste projet qui permettrait de dépasser les clivages stériles entre la démocratie et la République, entre l'individu et l'Etat. « Autant de bêtises qui nous plongent dans une dépression nationale qui remplace l'action par l'agitation, la responsabilité par l'émotion, le réel par la communication. » Mais Peillon n'a pas seulement le sens de la formule. Cet ancien professeur de philosophie est aussi doté d'une vaste culture politique qui lui permet d'embrasser tous les débats politiques et intellectuels du XIXe pour se projeter vers ceux du XXIe siècle. Tant mieux, car la crise intellectuelle et la crise politique sont une seule et même crise. Il y a quelques années, Peillon, grand connaisseur de Merleau-Ponty, avait écrit un livre sur ce philosophe exigeant qui a enseigné une pure présence au monde. En écrivant cet ouvrage, qui peut se lire aussi comme une passionnante promenade en compagnie des grands ancêtres de la liberté, Peillon nous rappelle qu'il y a une pure présence au politique.


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« Ce que nous devons faire, c'est écrire notre propre histoire » / 24 août 2008, Sud-Ouest

À l'occasion de la sortie de son essai "La Révolution française n'est pas terminée" aux éditions du Seuil, Vincent Peillon a répondu aux questions de Jean-Pierre Déroudille pour le quotidien "Sud-Ouest".

« Sud Ouest » : À 48 ans, faites-vous partie de la génération qui va faire changer le Parti socialiste ?

Vincent Peillon : Ce que nous devons faire, qui est le problème de chaque génération, c'est écrire notre propre histoire. Chaque génération, pour s'enfanter, pour accéder à son présent, pour être dans l'action, doit faire son propre récit. Les générations qui nous ont précédés l'ont fait. Nous avons été élevés par des générations qui ont connu la Seconde Guerre mondiale, le nazisme, le stalinisme, l'anticolonialisme, voire même Mai 68 et l'accession de la gauche au pouvoir, ce qui était historique, en 1981. Toute une génération de gens de 30 à près de 60 ans n'a pas écrit pour l'instant son propre récit et n'a pas eu sa propre action. À un certain moment, il ne suffit plus de rester dans le commentaire, mais il faut forger son propre récit intellectuel. D'autant plus que nous répétons des récits d'emprunt qui sont aujourd'hui inopérants.

« Sud Ouest » : Le Parti socialiste, près de quarante ans après Épinay, aurait donc besoin d'un tel renouveau ?

Vincent Peillon : Je pense depuis 1994, quand j'ai déposé ma propre motion au congrès de Liévin, que le PS doit se refonder. J'entends tout le monde le répéter aujourd'hui, alors qu'il y a seulement cinq ans on nous combattait quand nous le disions. L'effort que j'ai fait dans ce livre, c'est de poser la question des fondements du socialisme, de la République et même de la mémoire française. L'une des questions que je pose, c'est que la France est en difficulté dans l'Europe parce qu'elle a des problèmes d'identité liés à un faux récit qu'elle se fait sur elle-même, une espèce de « trou noir » au centre de son histoire. Il y a tout un travail de restitution à faire pour que le pays reprenne confiance en lui.

« Sud Ouest » : Qu'est-ce qui est exemplaire de ces faux récits ?

Vincent Peillon : Tout ce que nous avons construit, les lois de liberté de la presse et d'association, les lois de protection sociale, la démocratie parlementaire, n'a jamais eu droit de cité dans les réflexions qui ont toujours été dominées soit par le libéralisme, soit pas le marxisme. Or, aucun d'entre eux n'a en quoi que ce soit influencé la réalité de la réalité française. Mais ceux qui l'ont fait, Léon Bourgeois, Jean Jaurès, Léon Duguit, sont totalement inconnus de la plupart des Français ou méconnus, comme Jaurès dont ils ne connaissent que le nom. On oppose souvent des concepts : il faut être soit libéral, soit socialiste, alors que les deux sont totalement liés dans l'histoire. Bref, on vit avec une pensée qui est coupée des réalités efficientes dans l'histoire et grossière par rapport aux efforts de ceux qui ont construit la République. À partir de 1905 s'est mis en place, avec la SFIO, un grand écart des discours et des actes que nous véhiculons encore aujourd'hui. Le socialisme doit reprendre contact avec ses sources vives qui sont celles de la IIe République, extrêmement modernes et vivantes, alors qu'il avait plié devant le socialisme allemand.

« Sud Ouest » : Au PS, pour en revenir à une question de générations, les plus jeunes, Valls, Moscovici, Montebourg, Dray, vous-même, semblent avoir été sacrifiés ?

Vincent Peillon : Je ne crois pas que ce soit exact. Moscovici a été ministre cinq ans ; Manuel Valls était déjà présent auprès de Michel Rocard, puis à Matignon avec Lionel Jospin ; Montebourg est député depuis l'âge de 34 ans ; moi-même, qui ai adhéré tard au PS, j'ai eu la chance d'être député jeune, d'avoir travaillé avec Jospin. Cette génération, si elle est plaintive, tant pis pour elle, mais nous n'avons pas été sacrifiés. Quand François Hollande est arrivé à la tête du PS il avait à peine plus de 40 ans. Il s'en va alors qu'il n'est pas un vieillard. Si on allait au fond des choses, la seule chose que je dirais, c'est qu'en 2000, lorsque Lionel Jospin a remanié le gouvernement après les difficultés qu'il avait eues avec Dominique Strauss-Kahn et Claude Allègre pour les raisons que l'on sait, il n'a pas été judicieux de faire revenir Jack Lang et Laurent Fabius, et cela n'a pas été une bonne chose non plus vis-à-vis de l'opinion. Il aurait peut-être été utile à ce moment-là de mieux préparer une nouvelle génération à l'exercice des responsabilités futures. C'est le seul regret que j'ai dans ce panorama. Il aurait nommé François Hollande aux Finances, il aurait fait monter des jeunes, nous aurions pu avoir un soutien un peu différent en 2002. Mais aujourd'hui, je ne crois pas à cette question de génération, parce que nous avons maintenant une génération entre 30 et 40 ans, beaucoup plus jeune que moi. Le problème majeur, ce n'est pas une question d'âge, c'est que le parti soit capable de se refonder pour être capable de gouverner, de gouverner bien dans la durée, afin d'éviter la malédiction du socialisme français.


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La Révolution française n’est pas terminée, par Philippe Axel

C’est le titre du livre de Vincent Peillon, député européen PS, que j’ai lu dans le train de retour vers Montpellier. Un livre assez difficile, comme le sont très souvent les livres de philosophes. Ils vont au fond des choses, abreuvant leurs sillons de l’encre de leurs prédécesseurs. Mais le propos de ce livre est assez important pour m’avoir passionné de bout en bout. Car à l’heure où l’on se demande vers quelle gauche le PS va tourner, à l’heure du désert intellectuel du paysage politique français, il faut souligner les gens de valeur lorsqu’il y en a. Vincent Peillon sera peut être un jour, notre président de la république, si la république redevient sérieuse et le peuple exigeant. Ou bien alors, si l’on demeure dans la tradition de conditionnement médiatique et d’aristocratie financière initiée par la génération Silvio Berlusconi, George Bush, Nicolas Sarkozy ou Arnold Schwarzenegger, ce sera plutôt Benoit Poelvoorde, c’est-à-dire le meilleurs de nos comédiens parmi nos cancres les plus fortunés. Le livre commence par un recueil d’analyses critiques sur la révolution française. Vincent Peillon donne assez rarement son opinion personnelle, il faut pour cela attendre le dernier chapitre du livre où l’heure n’est pas non plus à la prospective politique, c’est un livre de philo pure. Il transparaît quand même à mon sens, une trame générale que je vais essayer de résumer en quelques mots. Les limites de la révolution française se trouvent dans le fait qu’elle n’a pas remplacé les religions. Ce qui explique ses soubresauts historiques. Elle n’a pas su imposer suffisamment de liens communs, c’est-à-dire de symboles, de rituels, de cultes laïques pour créer les conditions d’une fraternité spontanée. Sans cette fraternité, la république peut être le terreau d’une « famine morale » qui peut conduire au désespoir et au cynisme total. En politique cela se traduit par exemple, par la corruption. Sans la fraternité, ce socle commun culturel, la liberté et l’égalité deviennent contradictoires et s’affrontent (1). Car la liberté, c’est aussi celle d’accumuler les richesses, des rentes et des privilèges au détriment des autres. L’égalité des résultats et surtout, l’égalité des chances sont donc menacées par la liberté. Les socialistes français se sont trop concentrés sur l’égalité des résultats, impossible à atteindre, et pas assez sur l’égalité des chances. Les pensées politiques, au nom parfois de la république et de ses valeurs, se sont égarées vers deux écueils : le communisme et l’ultralibéralisme, qui n’ont fait qu’imposer des formes différentes d’aliénations, alors que le but de la révolution française était l’émancipation de l’individu. Dès lors, ce qui n’est pas terminé dans la construction de la république, c’est sa religion, c’est-à-dire au sens littéral, les liens qu’elle pourrait tisser entre nous et auxquels nous pourrions croire ensemble. Malgré certaines tentatives comme celle des positivistes par exemple, la religion républicaine n’existe pas. Il nous appartient donc, nous les républicains et démocrates d’aujourd’hui et des générations qui suivront, de créer des liens symboliques assez forts pour alimenter la fraternité. De considérer par exemple, la déclaration universelle des droits de l’homme comme un véritable texte sacré. (Ce n’est pas gagné, surtout quand on entend notre président de la république actuel parler de « droidelhommistes »)…Il appartient aussi aux politiciens de gauche, aux socialistes en particuliers, en priorité, de lutter pour l’égalité des chances et donc la sauvegarde de l’école laïque et gratuite, de l’accès de chacun à la formation, des services publics nécessaires à la compensation du libéralisme économique qui s’est imposé comme le système de gestion des ressources le plus efficace, tout en créant des injustices. Je reconnais donc Monsieur Peillon comme étant de ma famille politique et philosophique. J’ai écris dans mon livre qu’une culture républicaine universelle était encore à bâtir et qu’elle passera par le premier vrai média planétaire : la toile. J’ai écris aussi que c’est par la gratuité de l’accès aux ressources minimales permettant l’épanouissement des individus que s’exprimera la fraternité et que se créera les conditions d’une véritable égalité des chances, accompagnant l’efficacité du marché dans la création des richesses. Ce n’est donc pas un hasard pour moi de retrouver Monsieur Peillon comme un des rares députés européens français ayant signé la pétition contre la loi Hadopi, celle loi absurde qui est un frein placé par des ultralibéraux cyniques à la marche , dans le sens de l’histoire, vers la république universelle , qui passera nécessairement au préalable par la construction d’une culture universelle par la voie d’échanges symboliques libres.

(1) Dans son livre Fraternités, Jacques Attali exprimait aussi cette thèse que la liberté et l’égalité sont contradictoires et que seule la fraternité peut recréer de l’ordre dans cette opposition. Pour Jacques Attali cette nécessité de fraternité et d’égalité des chances s’exprimera demain par la gratuité, et notamment celle des échanges hors du marché sur la toile, permettant à la société de la connaissance de se développer.


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"Faut-il brûler François Furet ?", débat entre Vincent Peillon et Philippe Raynaud / Nouvel Observateur des 28 août - 3 septembre 2008, pages 28 à 31 (http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2286/articles/a381786-.html)

Les débats de l'Obs

Le responsable socialiste publie un essai qui conteste radicalement les thèses de notre ami François Furet sur la Révolution française et entend rompre avec les «préjugés» qui l'auraient nourri. Un disciple du grand historien réplique. Par Vincent Peillon et Philippe Raynaud

Le Nouvel Observateur. - Votre livre «La Révolution française n'est pas terminée» renvoie d'emblée à François Furet et à son œuvre. Proposez-vous une contestation radicale de ses thèses sur la Révolution ? Vincent Peillon. - Il appartient à chaque génération d'écrire son récit historique et de s'engendrer ainsi elle- même dans son présent. Mon sentiment est que notre génération ne l'a toujours pas fait. Nous sommes en panne. Le récit historique dominant qui est encore le nôtre est un récit qui nous empêche d'accéder à notre présent, qui fait écran. Il en est d'un pays comme d'une personne. Un récit lacunaire, tronqué ou illusoire engendre un malaise, une impuissance, une pathologie, une crise d'identité, une incapacité à s'engager dans l'avenir. Notre crise nationale est d'abord une crise de la mémoire. C'est pourquoi ma conviction est que nous ne pourrons sortir de cette crise que par l'écriture d'un nouveau récit. Cela ne suffira pas, mais c'est le commencement nécessaire. C'est ce que je propose dans ce livre, en assumant directement la polémique avec les figures tutélaires qui ont construit ce grand récit-écran, au premier desquelles François Furet. Il a écrit notre récit national autour d'une série d'oppositions : liberté/égalité, catholicisme/protestantisme, individu/Etat, IIe République/IIIe République, bonne Révolution de 1789/mauvaise Révolution de 1793, libéralisme/socialisme. Je conteste à la fois sa lecture historique, les fondements philosophiques sur lesquels elle s'appuie et les conséquences politiques qu'il en tire. Cela étant, je montre le lien de cette œuvre à l'historiographie marxiste et à la lecture de Claude Nicolet, qui est pour moi l'autre grande figure tutélaire. Sous leurs apparentes divergences, j'établis la disposition commune qui les réunit et que nous devons dépasser.

Philippe Raynaud. - Je ne crois pas que l'on puisse présenter François Furet comme un historien militant. Dans ses différents ouvrages sur la Révolution, il y a des évolutions. Ce que je vous accorde volontiers, c'est que ce sont toujours des récits situés par rapport à un contexte d'argumentation. Mais c'est le cas de tout livre, le vôtre y compris. Le premier livre qu'il a écrit, avec Denis Richet, parle en effet des thèses dominantes de l'historiographie disons jacobino-communiste telle que Soboul et ses élèves pouvaient la défendre, et il s'attachait à montrer que, pour ce qui concerne l'œuvre historique essentielle de la Révolution française, c'était plutôt de 1789 que nous étions les héritiers que de 1793. Puis il y a eu trois autres livres, dont le plus significatif, me semble-t-il, celui d'ailleurs que vous citez le moins, est le «Dictionnaire critique de la Révolution française». Vous avez choisi un titre qui est évidemment une allusion à une formule de François Furet, «la Révolution française est terminée». Mais je me permets de remarquer que la négation que vous faites n'est pas la négation de ce qu'il dit. La formule n'a pas le même sens chez vous et chez lui. Furet veut dire : la Révolution est terminée en ce sens qu'elle n'est plus un enjeu majeur dans les années 1980, qu'il n'y a plus de forces contre- révolutionnaires, que le répertoire révolutionnaire n'est plus celui de la politique française. Ce qu'il dit aussi, c'est que la Révolution française est un processus qui a duré presque un siècle et qui, commencé en 1789, ne s'est achevé qu'avec la IIIe République. Tous les grands républicains de la IIIe République, y compris Clemenceau, pensent que l'avènement de la République a clos l'ère des révolutions, et en ce sens sont d'accord avec Furet pour dire que la Révolution est en tant que telle terminée. Je crois donc que votre livre ne discute pas les thèses de Furet.

V. Peillon. - Si dire que la Révolution est terminée c'est dire qu'il n'y aura plus de coups de force, de violences, il n'y a en effet pas débat. Mais c'est réduire la position de Furet et la dénaturer jusqu'à l'insignifiance. Furet dit en réalité beaucoup plus ! Il dit que les effets du complexe philosophique et historique ouvert par la Révolution sont épuisés. C'est la fin de l'exception française. C'est le républicanisme n'existant plus que comme nostalgie ! Position que Furet assume et défend ! A l'inverse, je soutiens que le régime d'historicité, d'idéalité, d'organisation du théologico-politique, d'articulation liberté-égalité, ouvert par la Révolution, n'a pas fini de produire ses effets; d'ailleurs, depuis les travaux de Furet, de nouvelles interprétations, qui contestent les siennes, se font jour, donc la Révolution comme avènement, comme matrice de sens se continue. Vous dites qu'il n'y a plus de contre-révolutionnaires : je soutiens que cette thèse est déjà une thèse contre-révolutionnaire ! Dire qu'il n'y a plus de réactionnaires, de conservateurs, de rétrogrades, c'est déjà céder à leurs sirènes ! Je soutiens que l'idéologie aujourd'hui dominante est contre-révolutionnaire en partie, et que c'est là que se joue la bataille idéologique, en particulier sur l'idée que la demande d'égalité contrarie l'émancipation individuelle. Je conteste aussi précisément cette séparation entre 1789 et 1793 que vous évoquez. J'ajoute que la lecture de 1793 à travers 1917, ce qui est le prisme de Furet, le concept de jacobino-stalinisme, est inopérant historiquement ! Et que c'est un héritage non élucidé de l'historiographie communiste ! Les grands hommes politiques républicains de la IIIe sont, dites-vous, du côté de Furet : pas du tout ! Ni Bourgeois, ni Clemenceau, ni Jaurès, ni Buisson, encore moins Blanc, Hugo et Quinet : ils veulent poursuivre la Révolution, faire entrer ses principes dans le réel, et ils pensent que c'est là une tâche interminable.

N. O. - Une des thèses du livre, c'est qu'il y a une sorte de continent oublié ou incompris dans l'histoire de la République française, plus précisément encore dans celle de la gauche française : celui des républicains et des socialistes de 1848, qui avaient élaboré un mode de pensée spécifique permettant d'échapper à l'alternative dominante entre Marx et Tocqueville, de dépasser les dualismes que vous évoquiez...

V. Peillon. - Nous sommes là au cœur ! Au mépris de Tocqueville, dans ses «Souvenirs», à celui de Marx, dans «les Luttes des classes en France», répond celui de François Furet, qui ne voit dans 1848 qu'une répétition mièvre de la Grande Révolution et un échec politique et social ! Cette convergence dans le mépris est l'indice d'un symptôme et est un des éléments structurants de la disposition commune dont je parlais en commençant ! Un scénario se met en place autour de l'idée que, pour accoucher de la IIIe République, il a fallu rompre avec la IIe. Cette thèse oblige, pour être soutenue, à des inexactitudes profondes ! Exemples : faire passer Louis Blanc pour un jacobino-papiste et un antiprotestant, ou considérer que Quinet n'a influencé Ferry que par sa critique de la Terreur et non par sa recherche d'une religion laïque adaptée à un régime de liberté ! Et ses conséquences sont lourdes : erreur sur la nature de la République française, qui cherche à dépasser le dualisme de la liberté et de l'égalité par un troisième terme, la fraternité ou la solidarité ou l'association; soustraction de toute la problématique essentielle du spirituel républicain pour réduire la République à un plat positivisme; institutionnalisation de l'amnésie nationale ! Cela permet au passage de liquider le socialisme républicain. Avec ce récit historique, il est difficile d'expliquer Jaurès, qui revendique à la fois que le socialisme est un individualisme, établit ses origines luthériennes et affirme sa dimension religieuse puisqu'il en fait la réalisation, y compris par la laïcité, de ce qu'il y a de proprement religieux dans les religions !

P. Raynaud. - On peut avoir des jugements divers sur 1848, mais on n'a pas attendu aujourd'hui pour trouver que c'est un beau moment de la Révolution française, comme l'a fait Maurice Agulhon, que vous ne citez guère.

V. Peillon. - Si, et je lui rends hommage...

P. Raynaud. - Pour ce qui est de Furet, le texte que vous citez, extrait de la préface du «Siècle de l'avènement républicain», discute du bilan politique de 1848. Or on peut avoir de la sympathie intellectuelle pour les socialistes et les républicains de 1848 et reconnaître que leur bilan politique est maigre, et même lourd : l'écrasement des prolétaires dans les journées de juin 1848, le coup d'Etat du 2 Décembre. Furet ne fait pas l'histoire des idées de 1848, mais l'histoire politique de 1848, une histoire tragique qui se termine de manière tragique. Quant à l'influence de la IIe République tout au long de l'histoire de la IIIe, cela vous amène à discuter un livre que Furet n'a jamais écrit puisqu'il s'arrête en 1880. Cela fait une curieuse argumentation. Parfois vous opposez à Furet ses propres thèses, comme lorsque vous affirmez l'importance de la Révolution française, ce qui est précisément ce qu'il dit; parfois vous discutez de réponses à des questions que Furet ne se pose pas, comme celles concernant les théories de 1848, et maintenant vous discutez d'un livre qu'il n'a jamais écrit !

V. Peillon. - Et son livre sur Quinet, qui ne garde que la critique de la Terreur comme matrice de la IIIe République et évacue toute la problématique religieuse ?

P. Raynaud. - Furet n'attache pas effectivement une importance décisive aux thèses religieuses de Quinet, et je crois qu'il a raison ! Quinet est un très bon auteur, mais dont les thèses sur cette question me paraissent tout à fait brumeuses : il n'est pas évident que, pour éviter la Terreur, il aurait fallu recommencer les guerres de Religion !

V. Peillon. - Brumeuses ? Mais ce sont ces thèses qui ont conduit à la laïcité, à la séparation des Eglises et de l'Etat. C'est pourquoi Ferry et Buisson ont toujours conservé comme leur ouvrage de référence «l'Enseignement du peuple», dans lequel Quinet établit, pour des raisons religieuses (le catholicisme comme religion de servitude, l'impossibilité d'acclimater le protestantisme en France), la nécessité de cette séparation.

N. O. - On voit bien votre divergence. Mais si on accepte que cette critique de Furet n'est pas pertinente en ce qu'elle lui pose des questions qui ne sont pas celles qu'il traite, comment expliquer, à votre avis, ce désintérêt de Furet pour ces questions, et donc les choix qu'il opère dans sa restitution historique ?

V. Peillon. - François Furet vient du marxisme, et son but est de nous délivrer de l'historiographie marxiste, celle de Mathiez et de Soboul. C'était une tâche utile et nécessaire. Mais, comme souvent dans ces cas-là, il partage avec ceux qu'il critique des présupposés. Furet a accompli sa tâche historique. Mais c'était une tâche critique. Et le fait est qu'il ne nous a pas donné les instruments pour construire du positif et aborder notre temps. Plus profondément, son récit conforte cette exception française qui est l'écart considérable entre nos pratiques politiques et les instruments théoriques dont nous disposons pour les penser. Cet écart n'existe nulle part ailleurs avec une telle puissance. Ce n'est pas avec Marx et Tocqueville que vous pourrez penser la spécificité du modèle politique et social français. On méconnaît par contre ceux qui ont été les théoriciens et les artisans de notre réalité politique : les lois sociales, les lois sur les libertés (association, presse, syndicat), le mouvement coopératif, l'école et la laïcité, l'Etat-providence, les services publics doivent plus tout de même à Alfred Fouillée, Léon Bourgeois, Edgar Quinet, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Léon Duguit, Charles Gide qu'à Marx et Tocqueville !

P. Raynaud. - S'il s'agit de relire ces auteurs, je trouve cela très bien, de la même façon que la tentative qui est la vôtre pour nous faire redécouvrir, en tout cas à la gauche française, une libre-pensée spiritualiste ou religieuse. Mais la question me semble être bien plutôt de savoir si les questions du présent peuvent être pensées dans les termes de leur époque. S'il s'agit, par exemple, de dire qu'il n'est pas très sage de supprimer totalement l'impôt sur les successions ou qu'il ne faut pas stabiliser les inégalités, je signe des deux mains, mais cela ne me semble pas être une question d'opposition philosophique entre libéralisme et République. Je ne crois pas que ce soit un débat entre libéralisme et République, pas même entre libéralisme et socialisme ! Ce qui me gêne par ailleurs, c'est que ce qu'on appelle le républicanisme se construit par opposition au libéralisme, et donc, en France, nous reconduit à de faux débats.

V. Peillon. - Pas du tout. Mon deuxième chapitre s'intitule la «République libérale» et conteste la thèse d'un illibéralisme des républicains français. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a eu un premier retour au républicanisme vers les années 1980. Ce retour au républicanisme a échoué. Pourquoi ? Parce qu'il a négligé la dimension individualiste, spiritualiste, internationaliste et économique du républicanisme. En d'autres termes, ce fut un républicanisme du repli ou de la nostalgie : repli sur le cadre stato-national; confusion de l'anticléricalisme et de l'anti-religiosité; opposition entre vertu républicaine et jouissance libérale. C'est un républicanisme inexact, anachronique, et au final assez rebutant, qui a accordé une victoire facile à un ultralibéralisme se présentant comme le meilleur défenseur de l'internationalisme, de la production des richesses, des libertés individuelles. Je soutiens qu'il y a une autre doctrine républicaine, qui se préoccupe de la production des richesses, qui est pour l'émancipation des personnes, qui est ouverte sur le monde, qui fait place à l'aspiration religieuse. C est en reprenant cette doctrine que nous pourrons engager la bataille idéologique et reconstruire une pensée progressiste en France. Il faut refaire droit, au nom des libertés, à la demande d'égalité, et montrer que celle-ci porte avec elle une doctrine efficace de la production des richesses et de l'émancipation individuelle. Ce sera la seule façon de lutter contre la doctrine dominante à droite aujourd'hui, une droite qui revendique d'ailleurs son hégémonie idéologique, qui consiste à faire croire que toute recherche de l'égalité (dissolution des héritages, impôt progressif, garanties collectives contre les risques et le hasard, égalité réelle des chances) est oppressive des libertés et antiéconomique ! Ce qui permet de liquider le pacte républicain au nom même des valeurs républicaines !

N. O.- Pour conclure, Philippe Raynaud, vous demeurez sceptique sur la façon dont Vincent Peillon reprend l'histoire républicaine pour reconstruire une pensée progressiste...

P. Raynaud. - Ce n'est pas tellement que je suis sceptique, c'est que je pense autre chose. D'abord sur Tocqueville et Marx; il est vrai dans une certaine mesure qu'ils n'ont pas modelé notre histoire ou qu'ils ont peu inspiré la politique française, mais cela ne veut pas dire qu'ils ne sont pas intéressants pour la comprendre. Je ne crois pas non plus que notre histoire commence en 1789 : l'amnésie ne concerne pas que l'héritage républicain, elle est beaucoup plus globale et elle touche toute l'histoire de France. Je suis d'accord pour considérer que, dans ce contexte, la façon dont Sarkozy aborde certaines questions peut produire un certain nombre d'effets fâcheux, mais je ne crois pas que les socialistes soient les seuls héritiers naturels de la République, ni que le retour à cet héritage suffise à nous sauver...

V. Peillon. - La fin de la Révolution proposée par François Furet est le symétrique de la société sans classes. Ce n'est qu'un dogme. Il nous appartient de le renverser pour reprendre notre marche en avant. Nous vivons un moment d'abaissement national. Je le crois en partie lié à la méconnaissance de notre histoire et de ses principes. Je sais que cela peut sembler loin des préoccupations du jour, mais c'est une erreur. Tous ceux qui ont prétendu ou prétendent encore pouvoir faire l'économie de cette refondation et de cette bataille idéologique participent de cet abaissement. Philosophie, histoire et politique sont, depuis la Révolution française, inséparables. C'est pourquoi ce long détour par notre mémoire est peut-être le plus court chemin vers notre avenir. Lorsque Mendès France rejoint le socialisme, Merleau-Ponty écrit un texte où il soutient que la seule survie politique possible, par-delà l'horreur communiste et la mystification libérale, se jouera sur la ligne du socialisme réformiste. Survivre politiquement, tel est l'enjeu.

Vincent Peillon Député européen depuis 2004, Vincent Peillon a été porte-parole national du Parti socialiste, puis de Ségolène Royal en 2007. Il est agrégé de philosophie et dirige l'Institut Edgar Quinet. Il publie cette semaine au Seuil «La Révolution française n'est pas terminée».

Philippe Raynaud Philosophe, professeur de sciences politiques à l'université de Paris-II, Philippe Raynaud a notamment publié «Max Weber et les dilemmes de la raison moderne» (PUF) et «l'Extrême-gauche plurielle» (Editions Autrement).


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Critique / Le livre du jour

Ni Marx ni Tocqueville

LE MONDE | 01.09.08

Vincent Peillon fait partie de ces trop rares hommes politiques - en l'occurrence socialistes - dont l'action s'accompagne d'une réflexion théorique audacieuse puisant aux meilleures sources. Rien de plus nécessaire du reste, à l'heure où le projet socialiste lui-même cherche une crédibilité nouvelle, face à une droite qui a su, depuis des décennies et en y appliquant un certain volontarisme, redéfinir ses fondamentaux (par exemple, autour du néoconservatisme, du libéralisme, etc.).

Particulièrement bien informé de tout un courant récent de redécouverte de la pensée politique républicaine grâce à des chercheurs et des universitaires comme Jean-Fabien Spitz, Marie-Claude Blais ou Serge Audier, Vincent Peillon vise par ce livre un double objectif. Tout d'abord en finir avec un libéralisme de rupture qui, depuis l'historien François Furet, se contente d'ânonner pour tout contenu "la Révolution française est terminée" et de prêcher pour la "normalisation" de l'exception hexagonale.

Ce qui est en réalité achevé, réplique Peillon, c'est une alliance contre nature entre Marx et Tocqueville, qui, l'un comme l'autre, auraient minimisé la rupture de 1789. Le premier, en n'y voyant qu'un épisode de la lutte des classes ; le second, en considérant la Révolution française comme une étape de la montée en puissance de la bureaucratie, mouvement déjà commencé sous l'Ancien Régime et la monarchie absolue.

Pour Peillon, Tocqueville n'épuise pas plus la pensée libérale que le matérialisme scientiste de Marx n'incarne à lui seul ce que recouvre le vocable de socialisme. Fidèle à l'esprit qui animait ses ouvrages antérieurs sur Jean Jaurès ou sur Pierre Leroux, l'une des figures marquantes du courant, bien mal qualifié selon lui d'"utopique", le député européen cherche ailleurs la formule rêvée du "socialisme libéral", censée servir d'étai à un réformisme rafraîchi pour le XXIe siècle. Il la trouve chez les traditionnels Fourier, Cabet et Leroux, bien sûr, ainsi que chez Louis Blanc, en réhabilitant au passage la révolution de 1848 et ses "vieilles barbes", raillée par Marx. Mais également auprès des penseurs républicains, moins frayés, comme le philosophe Charles Renouvier, dans le solidarisme de Léon Bourgeois, voire chez le sociologue Emile Durkheim.

Par là, Vincent Peillon s'efforce d'atteindre son second but : montrer, contre l'historien Claude Nicolet, pionnier de l'exhumation de la pensée républicaine dans les années 1980, que cette dernière ne saurait se réduire à un positivisme interprété dans un sens exclusivement scientiste. La République est porteuse d'une profonde ambition spirituelle qui consiste à rêver d'une religion nouvelle parfois fusionnée avec la philosophie.

L'erreur du libéralisme tel qu'il est conçu par les Anglo-Saxons vient d'une conception de l'individu ramené exclusivement à ses propriétés et à son égoïsme. Le républicanisme véritable, donc solidaire, qui serait également un libéralisme bien compris, entend l'individu non comme un atome mais comme une "personne". C'est un sujet n'existant comme tel que parce qu'il est constitué par une collectivité sans laquelle il n'est rien.

En effet, le libéralisme dévoyé, en se cristallisant de façon obsessionnelle sur la réduction de l'Etat, loin de contribuer à l'émancipation des individus, la freine. Car il livre l'homme sans secours à ses faiblesses, sa famille et ses traditions, et empêche le développement d'une instance impersonnelle - l'Etat - seule susceptible de l'en affranchir. La République fondée sur la liberté n'a pas de plus grand ennemi que le déterminisme, de nature religieuse ou scientifique. Voilà pourquoi, allant plus loin, Peillon estime que la pensée républicaine doit faire place à une certaine transcendance.

Qu'en tirer pour aujourd'hui ? L'ouvrage se montre moins convaincant par ses conclusions que par le parcours théorique qu'il propose. Le réformisme qui semble ici prôné - assurer l'égalité des chances au départ et tenter de prévenir les aléas de la vie par l'éducation plutôt que de redresser autoritairement les torts à l'arrivée - rappelle la fameuse "troisième voie" du socialisme version Tony Blair. Quant à l'avenir d'une spiritualité laïque ou l'évocation d'une "religion de l'humanité", comment ne pourrait-elle pas se heurter avec ce que le XXe siècle a fait de l'homme comme de la foi ? Après tout, le "socialisme scientifique" n'a peut-être pas dit son dernier mot en 1989.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE N'EST PAS TERMINÉE de Vincent Peillon. Seuil, 214 pages, 16 €.

Nicolas Weill

Article paru dans l'édition du 02.09.08


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1848 ou la révolution occultée
Les Echos, 09/10/08
Un leader socialiste revisite l'histoire pour rouvrir des perspectives doctrinales au PS. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE N'EST PAS TERMINÉE, par Vincent Peillon, Seuil, 218 pages, 16 euros.
La crise intellectuelle et la crise politique qui sont les nôtres sont une seule et même crise. » C'est fort de cette conviction que le député européen socialiste Vincent Peillon revisite l'historiographie des révolutions françaises (1789, 1830, 1848) et de la République. En soi ce livre est une rareté en France, tant les politiques contemporains ont perdu l'habitude d'accompagner leur activité d'une réflexion théorique. Agrégé de philosophie, Vincent Peillon s'appuie sur de récents travaux de recherche menés entre autres par Jean-Fabien Spitz, Serge Audier ou Marie-Claude Blais pour critiquer les visions « lacunaires » que Karl Marx, d'un côté, et Alexis de Tocqueville, de l'autre, ont porté sur le processus révolutionnaire français et pour contester les lectures libérales et marxistes de l'avènement de la République. Reproche est fait à ces penseurs et à leurs émules d'avoir « occulté » la révolution de 1848 et les idées portées alors par les socialistes Louis Blanc, Pierre Leroux, Constantin Pecqueur, Victor Considérant.
« Tous ces socialistes, à l'exception de Proudhon, qui ne croit pas au gouvernement, sont des réformistes et des démocrates, attachés (...) au suffrage universel », écrit-il. Par le titre même de son ouvrage, le député européen assume la polémique avec François Furet, qui défendait que « la Révolution française était terminée ». Il lui reconnaît d'avoir voulu rompre avec l'historiographie marxiste mais veut lui-même passer à une autre étape, prouver qu'il y a dans l'histoire du socialisme français des hommes qui ont pensé l'articulation entre l'individu et la collectivité, la complémentarité des besoins matériels et spirituels. Et que ces réflexions peuvent, bien mieux que celles des courants libéraux et marxistes, permettre de « penser notre temps ». « Depuis plus d'un siècle, nous sommes enfermés dans des oppositions stériles que l'on ressasse pour ne plus penser, ne plus agir : l'individu contre l'Etat, la république contre la démocratie, la liberté contre l'égalité, le libéralisme contre le socialisme, la politique contre la morale, la laïcité contre la religion, autant de bêtises qui nous plongent dans une dépression nationale », regrette-t-il. Sa visée n'est pas seulement intellectuelle. Parce qu'il est convaincu que le « doute » français vient d'un manque de théorie adéquate, d'un « récit » en rapport avec le vécu, Vincent Peillon tente de rouvrir des perspectives doctrinales pour le PS en résumant, avec ses propres mots, la pensée exprimée par Ferdinand Buisson en 1904 : « La liberté sans l'égalité est un mensonge, une hypocrisie, une mystification ; l'égalité sans la liberté est une caserne, un couvent, une oppression, la liberté et l'égalité sans la fraternité sont une impuissance, une abstraction, une impossibilité. »

E. F.