"Défis pour le socialisme du XXIe siècle", par D. Méda et V. Peillon
Par Antoine Peillon le dimanche 26 octobre 2008, 15:39 - Politique - Lien permanent
"Défis pour le socialisme du XXIe siècle", par Dominique Méda et
Vincent Peillon (Le Monde)
À quelles remises en cause la crise, à laquelle nous sommes actuellement
confrontés, doit-elle nous conduire ? Devons-nous simplement nous engager
à mettre en place les mécanismes de contrôle qui empêcheront de tels excès de
se reproduire ? N'est-il pas aussi urgent, si c'est le système même qui
est en cause, de nous saisir avec force de cette occasion pour repenser en
profondeur notre rapport au capitalisme et notre vision du progrès social, pour
réinterroger les représentations de l'homme et de la vie en société sur
lesquelles repose la science économique, pour exiger des économistes qu'ils
arriment de nouveau leur science au réel et ne l'exonère plus de considérations
morales et politiques ?
La crise financière est le fruit de la victoire idéologique d'une certaine
conception de la vie en commun. Si nous ne nous affrontons pas directement à
cette conception, gageons que dès la crise passée, toutes les forces qui ont
conduit au dérapage que nous connaissons se recomposeront pour continuer
d'affirmer, équations et démonstrations à l'appui, que de l'avidité sans
limites et de la consommation ostentatoire des uns vient le progrès de tous,
que les règles constituent un obstacle à l'obtention de la plus grande
production possible, que "la société" ne signifie rien et qu'on ne rencontre
que des individus poursuivant leurs fins et visant à maximiser leur utilité,
c'est-à-dire à consommer toujours plus.
En un mot que l'alpha et l'oméga de la vie en société, c'est d'augmenter sans
relâche les actes d'appropriation individuelle sur un marché. Bien commun,
autre définition de la richesse, de l'émancipation des personnes, de la
propriété, voilà les questions de fond qui, prises à la racine, doivent être
repensées par le camp progressiste à l'occasion de cette crise. C'est en
rompant avec l'utilitarisme étroit de l'économie politique anglaise que les
premiers républicains et les premiers socialistes avaient construit, dans le
cadre de l'Etat nation, les règles démocratiques et sociales qui ont fait le
patrimoine de nos sociétés. C'est ce même geste qu'il faut reproduire
aujourd'hui, avec l'Europe, dans le cadre de l'économie mondialisée qui est la
nôtre.
La constitution de la bulle financière, mais aussi le développement de
l'économie réelle se sont nourris des concepts et des représentations forgés
par l'économie classique et néoclassique. Ainsi en va-t-il du concept
d'utilité, travaillé par toute la pensée économique du XIXe siècle, et dont
Léon Walras disait en 1874 : "Qu'une substance soit recherchée par un
médecin pour guérir un malade ou par un assassin pour empoisonner sa famille,
c'est une question très importante à d'autres points de vue, mais tout à fait
indifférente au nôtre. La substance est utile, pour nous, dans les deux cas, et
peut-être plus dans le second que dans le premier."
Dès lors, si la richesse, c'est l'utilité, alors une production utile est donc
simplement celle qui trouve son consommateur. Comme l'a montré Jean-Joseph
Goux, "c'est l'émancipation d'avec toute la philosophie morale qui est en jeu".
Désormais, toute consommation est utile, toute consommation a de la valeur. Les
arguments fondés sur les besoins - nous devons absolument produire, et produire
toujours plus, et aussi toujours plus consommer pour faire repartir la machine
économique, parce que les besoins humains sont infinis - se nourrissent de
cette équivoque entre les vrais besoins, la vraie utilité, qui améliore
vraiment la condition de tous les hommes, et la futilité, le gaspillage. "Dans
le système néoclassique, écrit Galbraith, la consommation est généralement
quelque chose de parfait qu'il faut maximiser par tout moyen légitime et
socialement inoffensif. C'est aussi un plaisir curieusement sans nuages."
En substituant le désir individuel subjectif au besoin - qui peut, lui, être
objectif, collectif, et dont on peut donc discuter -, l'économie a en même
temps rendu impossible la construction d'un bien commun. Et cela parce qu'elle
a décidé souverainement que l'utilité ne pouvait être déterminée qu'à partir de
la multiplicité infinie de désirs, tellement spécifiques, incomparables et
particuliers qu'il sera impossible de les agréger, voire de les comparer. C'est
ce que s'attache inlassablement à soutenir toute une partie de l'économie qui
fait ses délices de l'incomparabilité des préférences individuelles. C'est ce
qui explique aussi que notre PIB ne soit qu'une grosse comptabilité
d'entreprise, qu'il ne fasse qu'agréger des augmentations de production,
c'est-à-dire des appropriations individuelles de biens et services apportés sur
le marché.
Or, nous vivons depuis la seconde moitié du XXe siècle les yeux rivés sur la
croissance du PIB comme si celle-ci était capable de représenter nos avancées
en matière de progrès ou de civilisation et comme si l'augmentation de la
production et de la consommation était la seule façon de mettre le monde en
valeur. Le moment actuel ne marque pas seulement un dérèglement ou un
dysfonctionnement de la régulation. Car l'absence de régulation et la tolérance
aux excès reposent sur des choix plus profonds qui habillent les choix
politiques d'une évidence scientifique pourtant discutable.
C'est pourquoi il serait insuffisant de se contenter de mesures
conjoncturelles, seraient-elles nécessaires, et naïf de croire que des mesures
structurelles de régulation du même système seront suffisantes. Cette crise
doit nous conduire à ouvrir la boîte noire de la logique du développement de
nos sociétés et à réinterroger la pertinence des indicateurs avec lesquels nous
mesurons nos progrès et définissons nos choix collectifs.
Poser la question du système, c'est poser la question des valeurs et des
concepts par lesquels nous nous représentons notre vie collective. Nous devons,
à nouveaux frais, nous poser, ensemble, la question de savoir ce que sont les
ingrédients d'une société qui dure et d'un progrès de la civilisation en termes
de justice et de liberté. Il nous faut mettre en place les indicateurs qui nous
permettront de mesurer non seulement des augmentations générales de
consommation mais aussi sa répartition, les évolutions du patrimoine naturel,
les accès aux biens premiers et aux droits fondamentaux.
Le socialisme du XXIe siècle doit se construire une doctrine pour aborder les
défis des crises, énergétique, alimentaire, climatique, financière qui
déchirent la planète, obèrent l'avenir et piétinent des vies humaines par
centaines de millions. L'idée d'un nouveau modèle de croissance où
développement durable, justice sociale, progrès des libertés et de la
démocratie marcheraient ensemble, qui romprait avec l'orthodoxie tyrannique des
économistes, sera au coeur de cette doctrine. La crise que nous vivons doit
aussi être l'occasion de relancer cet effort de pensée et de conduire cette
bataille idéologique avec courage.

