Un nouveau Parti socialiste Le Parti socialiste doit se réformer lui-même, afin de rendre crédible sa volonté de transformer demain la société.

Par Julien Dray, député de l'Essonne, Arnaud Montebourg, député de Saône-et-Loire, et Vincent Peillon, porte-parole du PS

Point de vue paru dans le quotidien Libération daté du 9 octobre 2002

Après le séisme du 21 avril, le défi lancé à la gauche tout entière et au Parti socialiste en particulier est de faire lever un nouvel espoir. Ce n'est pas qu'une ambition, c'est une obligation. Ne pas y répondre, s'y dérober, se perdre en atermoiements ou en habiletés, c'est, pour les socialistes français, prendre le risque d'une situation à l'autrichienne, le risque d'enfanter à nouveau des désastres prévisibles et, peut-être, durables. C'est se refuser à comprendre et à entendre ce qui s'est passé, car chacun sait, au-delà des exercices convenus d'autocritique et de repentance, que ce sont les actes seuls qui diront si nous avons tiré les conséquences de ce séisme ou si nous nous contentons de reprendre le fil des jours ordinaires après la cérémonie rituelle de la pénitence, de la contrition, de la modestie.

Parce que les actes tardent, le découragement s'installe progressivement. Ce n'est encore que l'ombre d'un certain désenchantement, mais c'est déjà presque un malaise. Une crise de confiance. Une apathie. Un climat pesant qui alterne indifférentes torpeurs et mauvaises querelles, et où pointe par instants la tentation lâche, laide, du renoncement. Il faut lui opposer la sincérité du moment historique et que soient tracées avec éclat les lignes futures de nos combats, que soient marqués sans crainte ni hésitation notre volonté, notre engagement, notre désir d'affronter les questions que nous n'avons pas traitées, les problèmes que nous avons dissimulés et que le peuple des citoyens n'a pas oubliés.

D'abord celle de la démocratie politique, contestée, et de la démocratie sociale, asphyxiée. Nous avons besoin de refonder le contrat démocratique entre tous les Français, et rien ne pourra le refaire, aucun ravaudage, si ce n'est une nouvelle Constitution, donc une nouvelle République. La démocratie sociale a besoin elle aussi d'actes fondateurs. Il faut les instituer car, d'amère expérience, sans démocratie sociale forte et reconnue, sans possibilité d'engagement clair des acteurs sociaux, les réformes échouent. Les socialistes doivent cesser de faire comme s'il était une fatalité pour eux de porter le poids d'un système politique à bout de souffle qui conduit nos électeurs à se détourner de l'engagement civique, nos pratiques politiques à se dévoyer, jusqu'à devenir contraires à nos propres valeurs et à notre tradition. Il y a du lyrisme dans l'espérance. Réconcilions notre peuple avec sa démocratie. C'est un beau projet qui mérite sa peine et sa joie.

Ensuite, l'Europe. Celle que nous avons construite est trop éloignée de l'idéal européen qui est le nôtre, et au nom duquel nous avons mené avec ardeur cette construction. Dans cet écart peuvent aujourd'hui prospérer toutes les régressions nationalistes et populistes. Avec l'élargissement, avec la réforme institutionnelle, l'heure de vérité approche. Si on aime l'Europe, la crise européenne qui s'installe ne doit pas être subie. Elle doit être maîtrisée et donc anticipée. L'idée même que l'Europe telle qu'elle est nous préserve des dangers de la mondialisation libérale ne convainc plus personne. L'Europe apparaît au contraire comme le cheval de Troie d'une dérégulation dont les ravages sont ressentis cruellement par nos peuples, non pas de manière abstraite mais dans leur vie quotidienne. Si nous voulons que l'idée européenne retrouve sa puissance historique et l'adhésion des peuples, et nous le voulons de tout notre coeur et de toute notre histoire, il faut aujourd'hui poser les conditions de son avenir, c'est-à-dire de sa réforme, avec précision et fermeté. En Europe comme en amour, il nous faut des preuves. Avant tout élargissement, exigeons des garanties préalables sur son contenu social, sur sa réalité démocratique, sur les moyens de sa puissance politique.

Surtout, la place, le rôle et la valeur du travail doivent être réaffirmés. La montée de la précarité, les tensions nouvelles et brutales entre ceux qui sont dans «l'assistance» et ceux qui sont dans le travail difficile et mal rémunéré, l'absence d'ordre public social fort et respecté, les disparités considérables entre les petites entreprises et les grandes imposent un nouveau pacte social. Cela exige de clarifier les finalités de notre système de prélèvements fiscaux et sociaux, les modalités du partage des richesses produites entre les salariés et les actionnaires, le travail et le capital. Chacun sait que la fiscalité française a trahi sa mission redistributrice. La révolution fiscale est désormais à l'ordre du jour ; elle seule redonnera au principe de progressivité toute sa vigueur. Lorsque la gauche manque d'audace et de générosité, elle se manque à elle-même. Écoutons moins les menaces des nantis et des arrogants : entendons mieux la détresse des humbles.

Enfin, nous devons imprimer la marque du civisme et de l'autorité républicaine, que nous avons trop négligée alors qu'elle est au coeur de notre tradition. Cette ambition ne pourra se borner à manier le bâton et à stigmatiser les populations déjà les plus fragiles. Ce sont toutes les politiques publiques, politiques de la sécurité et de la justice bien sûr, mais aussi politiques sociales, éducatives, culturelles, sportives qui doivent être mobilisées pour définir une action globale qui permette à chacun, sans distinction de couleur, de naissance, de fortune, de confession, de retrouver un équilibre républicain et laïque des droits et des devoirs qui soit juste. Ainsi renaîtront la volonté et la fierté d'être français ensemble. Notre pays sait construire le Stade de France en un an, se paye le luxe d'un deuxième porte-avions, mais disserte et colloque sur son impuissance à briser ses ghettos et à intégrer un trop grand nombre de ses enfants. L'égalité républicaine est une idée exigeante, un principe que nous avons trop abandonné face au matérialisme grossier d'une société capitaliste construite sur le consumérisme, l'utilitarisme et la concurrence des intérêts. Cette égalité trouvera ses meilleures armes dans le service public et les biens publics qui appartiennent à la communauté nationale et qu'il nous faut défendre.

Voilà quelques questions lourdes, mais que l'on ne peut pas ne pas entendre, et quelques promesses de réponses à construire ensemble. Nous sommes au début d'un chemin.

Les militantes et les militants ont assez dit, depuis vingt ans, à quel point ils ont eu le sentiment de n'être ni assez écoutés ni assez entendus. Ils se refusent à être une société fermée. Mais pour entendre et répondre, et marcher, et marcher encore, et marcher nombreux sans crainte de s'égarer à nouveau, de perdre ceux qui viennent de nous rejoindre et de tomber cul par-dessus tête une nouvelle fois dans le fossé profond, le Parti socialiste doit se mettre lui aussi à la question. Il doit faire la démonstration vigoureuse qu'il n'est pas autiste.

C'est pourquoi nous demandons que le Congrès de Dijon soit un congrès constituant. Son ambition et son utilité, cela doit être aussi un nouveau mode d'organisation et de fonctionnement intégrant des décisions courageuses et fortes. Seule la capacité que nous aurons de nous réformer nous-mêmes aujourd'hui rendra crédible notre volonté de transformer demain la société.

Cela nous impose d'imaginer de nouvelles formes de délibération, de représentation et de militantisme pour notre vie commune, des rapports plus féconds et plus institutionnalisés avec les forces syndicales et le mouvement associatif. Il est grand temps aussi de s'ouvrir à cette diversité géographique, professionnelle et sociale, ethnique, qui est la richesse de la France mais qui nous fait tellement défaut. Nous n'échapperons pas non plus à la nécessité de construire les nouveaux instruments politiques et les nouvelles alliances, au plan européen et international, qui nous permettront de lutter plus efficacement car plus résolument contre la férocité du nouveau capitalisme et les vertiges de la dérégulation.

Si le Parti socialiste veut faire du neuf, ce qui ne serait peut-être pas tout à fait inutile face à la détresse des temps, il doit devenir un nouveau Parti socialiste.