Ne nous étonnons donc pas si, parmi tant de peuplades qui ont passé sur la terre, un si petit nombre a pu éclore au droit, à la justice. Que de germes puissants et avortés dans l’espèce humaine sans qu’ils aient pu s’épanouir et fleurir ! Vous retrouverez la racine et la tige ; vous voulez savoir pourquoi elles ont été flétries avant le jour : demandez-le au souffle du désert.

Il en est tout autrement des peuples qui ont des traditions vitales, s’ils s’y attachent et les respectent. Ces traditions peuvent être suspendues, interrompues : elles peuvent même disparaître sous la conquête, l’invasion, l’usurpation ; mais elles continuent d’agir comme des forces organiques, indomptables. Quelle que soit l’apparence, ne dites jamais de ces nations qu’elles sont usées, ensevelies, que le monde n’a plus rien à en attendre. Fussent-elles enfouies sous terre, elles vous démentiraient en surgissant au jour quand vous vous y attendrez le moins.

Avez-vous vu dans mon pays la perte du Rhône ? – Le fleuve qui descends du haut des Alpes arrive confiant et à pleins bords. Tout à coup, comme si l’embûche avait été tendue dès l’origine des choses, il disparaît. On le cherche sans le trouver : il s’est perdu dans le puits de l’abîme, il est enseveli dans les entrailles de la terre ; une couche prodigieuse de rochers amoncelés depuis les premiers jours le recouvre, et la pierre a été scellée sur lui, aux deux bords, par des bras de Titans. Maintenant, des rives de Savoie et de France, les troupeaux de chèvres, de vaches, de mulets, le traversent à pied sec et l’insultent ; la sonnerie de leurs clochettes couvre ses mugissements. Cependant, pour avoir disparu, le fleuve n’est pas tari ; son ancien génie vit encore ; il lutte dans les ténèbres, il mugit sous terre, il travail dans le sépulcre, il use de sa poussière d’écume la roche éternelle.

A la fin, il reparaît à quelques centaines de pas à la lumière, un peu calmé, plus bleu, plus majestueux, mais ni brisé ni dompté par cette épreuve.

Edgar Quinet, Philosophie de l’histoire de France, Bruxelles, 1855 ; dans Œuvres complètes, Paris, Félix Alcan, 1895, pp. 323-325.