Par Antoine Peillon

Paris, le mardi 12 novembre 2002

« Sans doute, nous avons envers la patrie d’ores et déjà constituée, dont nous faisons partie en fait, des obligations, dont nous n’avons pas le droit de nous affranchir. Mais, par-dessus cette patrie, il en est une autre qui est en voie de formation, qui enveloppe notre patrie nationale ; c’est la patrie européenne, ou la patrie humaine. » Émile Durkheim, La Science sociale et l’action, 1905

Si le « calendrier » des réformes décisives pour l’avenir de l’Europe est désormais très court, l’action socialiste a encore tout loisir, aux côté d’un mouvement social en pleine expansion, de faire valoir son idée d’une République d’Europe authentiquement démocratique sociale et laïque. A condition d’être voulue, décidée et conduite jusqu’à son terme.

Déjà, en 1869, « la révolution future » Il y a déjà bien plus de deux siècles que les républicains français, puis les socialistes européens, rêvent et promeuvent l’Europe des peuples. « Relever la France, avertir l’Europe. Oui, la cause de l’Europe, à l’heure qu’il est, est identique à la cause de la France. Il s’agit pour l’Europe de savoir si elle va redevenir féodale ; il s’agit de savoir si nous allons être rejetés d’un écueil à l’autre, du régime théocratique au régime militaire. » Ceci ne pourrait-il avoir été dit aujourd’hui ? C’est le 1er mars 1871, à la tribune de l’Assemblée nationale repliée à Bordeaux, que Victor Hugo prononça ces mots. Presque deux ans plus tôt, lors du Congrès de la paix du 17 septembre 1869, le grand visionnaire s’exclamait : « Tournons nous vers l’avenir. Songeons au jour certain, au jour inévitable, au jour prochain peut-être, où toute l’Europe sera constituée comme ce noble peuple suisse qui nous accueille à cette heure . (...) Ayons comme lui la République pour citadelle (...). Je salue la révolution future. » 1 Que reste-t-il de ce fabuleux projet de « révolution » ? Depuis les traités de Paris (Communauté européenne du charbon et de l’acier, 1951) et de Rome (Communauté économique européenne, 1956), seuls ont été réellement instituées l’union douanière (dès 1968), la libre circulation des capitaux, des services et de la main d’œuvre, l’adaptation des législations nationales aux exigences de cette circulation et la monnaie unique (l’euro). Seul un « marché commun » a donc véritablement été construit. Tout le reste attend que les peuples d’Europe l’exigent et l’imposent à leurs dirigeants de plus en plus autoproclamés selon une politique romaine, papale et impériale, très en vogue à Bruxelles comme à Paris. Tout le reste - c’est-à-dire la « révolution » sociale, démocratique et laïque de l’Europe - attend que nous en fassions l’axe stratégique de notre action républicaine et socialiste.

Constat d’échecs La démocratie méprisée L’élargissement de l’Union européenne à dix nouveaux pays d’Europe centrale et du Sud , dont le Produit intérieur brut cumulé atteint tout juste celui des seuls Pays-Bas, est imposé aux peuples des quinze nations actuellement associées, sans qu’ils soient consultés (au mieux, on a vu la mascarade du double référendum irlandais), ni même informés sur les objectifs politiques poursuivis, les enjeux économiques, les conséquences sociales... Or la zizanie règne, d’ores et déjà, entre les rois de France, de Grande-Bretagne, de Germanie et de Suède quant à la participation de chacun au paiement de la facture (40 milliards d’euros, de 2004 à 2006) en faveur de l’intégration des nouveaux États européens. Le sommet de Bruxelles consacré à cet épineux problème ne s’est pas terminé sur un constat de profond désaccord entre les piliers de l’Union, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, en repoussant à plus tard l’examen des questions qui fâchent (PAC...). Depuis un an déjà (Conseil européen de Laeken, décembre 2001), une « Convention sur l’avenir de l’Europe » est très largement mandatée pour doter l’Union d’une véritable Constitution ! Les missions (réformer les institutions, élaborer un projet de Constitution européenne et... rendre l’Union plus proche des citoyens) ainsi que la composition (105 membres !) de cette Convention, présidée par le républicain exemplaire Valéry Giscard d’Estaing, ont été négociées dans la plus grande discrétion, pour ne pas dire le plus grand secret, entre gouvernements des plus puissants États de l’Union. Dès son installation à Bruxelles, le peuple a été informé d’une polémique sordide à propos des salaires et défraiements impériaux (20 000 euros par mois) exigés par le « président » Giscard. Mais depuis ? Rien ! Ah, si, tout de même. Dans une lettre adressée le 27 mars 2002 « aux responsables des médias européens », Giscard et ses deux vice-présidents, Giuliano Amato et Jean-Luc Dehaene, ont exprimé leur « désir d’apprendre comment les peuples d’Europe voient leur Union et ce qu’ils attendent d’elle ». Aussi, ce courrier indique qu’« un forum sur Internet , destiné spécialement à l’échange de contributions écrites permettra aux représentants de la société civile ainsi qu’aux personnes intéressées de participer au débat ». Les citoyens d’Europe attendent toujours le résultat de cette impressionnante consultation populaire... Heureusement, notre ami Robert Badinter, sénateur socialiste des Hauts-de-Seine, vient de proposer à l’examen de tous ses concitoyens et au débat démocratique un projet de Constitution pour une authentique République européenne dont la devise de bon aloi serait « Paix, Liberté, Solidarité » 2.

Les droits sociaux oubliés L’Union européenne d’aujourd’hui est bien la digne héritière de la Communauté économique européenne (CEE). Elle n’est, pour le moment, qu’un vaste « marché » libéralisé. Même les plus libéraux parmi les sociaux-démocrates le constatent : « Un renforcement de la concurrence est à l’œuvre (dans le cadre de l’Union) (...). Ce mouvement de nature économique se doit d’être accompagné et équilibré par un dialogue social accru, si l’Europe veut prévenir le risque d’un déséquilibre croissant entre le social et l’économique, avec pour aboutissement l’instauration d’une société de marché. Inacceptable, cette dérive ne peut être évitée que par la construction d’une Europe sociale, qui accompagne l’intégration économique. » 3 Cependant, les mêmes sociaux-libéraux se montrent excessivement prudents quand il s’agit de faire avancer concrètement les droits sociaux européens, surtout dans la l’hypothèse - à laquelle ils adhèrent - de l’élargissement. « La définition des avancées possibles doit prendre en compte la perspective de l’élargissement, qui va induire un accroissement marqué des disparités de développement au sein de l’Union. Cela interdit pour longtemps d’envisager d’aller loin dans la fixation de normes quantitatives communes, par exemple en matière de salaire minimum, de durée du travail, ou encore d’obligations de formation professionnelle : de telles normes seraient forcément trop basses pour les uns et trop hautes pour les autres. » 4 Qui s’étonnera de ne trouver, parmi les dix-huit pages consacrées par Laurent Fabius à « l’Europe du futur », que cette simple et unique ligne, pour nuancer un long satisfecit à propos de « la stratégie économique » européenne : « Pour autant, certaines améliorations sont nécessaires. Je pense à tout le volet social et environnemental. » 5 Un point, c’est tout ! Une telle démission politique ne surprendra pas les acteurs sociaux, notamment les syndicalistes qui sont confrontés en permanence à la déréglementation, de fait si ce n’est encore de droit, du travail et à l’entrave patronale systématique au dialogue social (à tous les niveaux de négociation, dans les comités d’entreprises ou de groupes...), au nom de la « concurrence » mondialisée et de l’évidence libérale 6. Ce lâchage - il n’y a pas d’autre mot - de la social-démocratie installée au pouvoir fut patent lors du double discours de Lionel Jospin sur « l’avenir de l’Europe élargie », prononcé le 28 mai 2001, à Paris. Sur les plus de trente pages de sa publication, ce sont à peine douze lignes particulièrement abstraites qui furent consacrées au « progrès social », et ce pour lancer cette curieux satisfecit : « Des droits sociaux ont été conquis... » 7 « Quels droits sociaux ? », sommes-nous en droit de demander. Ceux des dizaines de millions de travailleurs qui ont basculé, en vingt ans, dans la précarité (13% des travailleurs européens ont un emploi « temporaire », selon Eurostat) le chômage (bientôt 2,4 millions de demandeurs d’emplois officiels, en France, plus de 4 millions en Allemagne...) et dans la plus sordide des pauvretés (quelque 5 millions de personnes, en France) ? 8

La laïcité provoquée Depuis le « jubilé » catholique de l’an 2000, fastueusement célébré dans tous les pays européens, il n’est pas exagéré d’affirmer que le goupillon sabre ouvertement la laïcité. Consensus intellectuel pour une "laïcité ouverte", crises mystiques des "républicains" d'opérette Max Gallo et Régis Debray 9, entrisme européen de l'Opus Dei, complaisances médiatiques envers tous les fondamentalismes religieux... Les faits sont multiples et signent la « montée » du religieux, en Europe autant qu’aux États-Unis, en Amérique latine, en Asie ou dans les pays arabo-musulmans. En France, depuis l'échec, en 1984, du projet de service public unifié et laïque d'Éducation nationale, les tenants d'un soi-disant "nouveau pacte laïque" (on dit aussi laïcité "plurielle", "ouverte"...), évidemment soutenus par les représentants des différentes églises, temples et mosquées, font leur miel de la montée des communautarismes et, surtout, de l'affaiblissement de l'instruction républicaine telle qu'imaginée par Condorcet (1743-1794) et mise en oeuvre par Ferdinand Buisson (1841-1932) et Jules Ferry. En fait, l'offensive cléricale est aujourd'hui massive et vise à nouveau clairement la maîtrise (pas seulement morale) des pouvoirs temporels, dans le cadre d'une Europe démocrate-chrétienne hantée par le fantasme historique de l'Empire romain-germanique. L'Opus Dei, dont le fondateur fascisant, José Maria Escriva de Balaguer (1902-1975), vient d'être canonisé par le pape, est devenu le fer de lance de cette reconquête, en tant qu'"institut séculier" de l'Église (depuis 1947) et... "prélature personnelle" de Jean-Paul II (depuis 1982). Selon certains de nos militants, des membres éminents de cette organisation sectaire sont, par exemple, en train de prendre d'assaut l'appareil du Mouvement européen (présidences des délégations régionales...), après avoir déjà bien poussé leur entrisme au sein des institutions européennes, de la haute administration française, des cabinets ministériels, voire du nouveau gouvernement, selon une stratégie dite "du sommet jusqu'à la base". Le drapeau européen a été adopté définitivement en 1986, mais sa création était déjà vieille de trois décennies. Le Conseil de l'Europe avait en effet choisi, en 1955, le projet d'Arsène Heitz, parmi de nombreux autres, et ses douze étoiles dorées sur fond bleu. Ce motif est en fait un attribut du culte de Marie. Les représentations de la mère de l'hypothétique Jésus-Christ la montrent toujours auréolée de douze étoiles, souvent sur un fond de ciel bleu. L'Apocalypse, chapitre 12, dit effectivement : « Un grand signe apparut dans le ciel, une femme vêtue de soleil avec la lune sous ses pieds et sur sa tête, une couronne de douze étoiles ». Il suffit d'écouter le dessinateur Arsène Heitz déclarer lui-même qu'il avait conçu le drapeau sur le modèle de la médaille dite miraculeuse de la Chapelle de la rue du Bac, à Paris, pour être convaincu de l’identité chrétienne de l’Union. Aujourd’hui, le Vatican n'est d’ailleurs pas le seul État à imposer une caractère religieux à sa nouvelle monnaie européenne. Les pièces de 2 euros des Pays-Bas montrent sur leur tranche la devise « God zij met ons » qui signifie « Dieu est avec nous »... Plus sérieusement, les informations sur la captation catholique du projet européen s’accumulent dans la plus grande indifférence laïque. Pourtant, il sera peut être bientôt trop tard pour réagir.

Une Europe « à l’échelle humaine »

Faut-il désespérer pour autant ? Un excellent chercheur es histoire et philosophie politiques, ayant certainement un don de vision de l’avenir, décrit ainsi la France dans l’Europe du 14 juillet 2089 : « Sur une vaste tribune (nous sommes place de la Bastille) ceinte du drapeau bleu au cœur duquel douze étoiles forment un cercle, deux personnages conduisent la cérémonie : le président de la confédération européenne qui est cette année une Anglaise et le gouverneur de l’État de France. » 10 Gouverneur de l’État de France... La réalisation du cauchemar de Pierre Bouretz est-elle inéluctable ? Certainement pas ! Pierre Bouretz, invoquant Rousseau et Kant, conclut lui-même sa remarquable réflexion par un... élargissement du message universel de la Révolution française. A propos de l’idée de « République », il écrit : « A tout prendre, en effet, le mot fétiche de son expérience démocratique (celle de la France) ne formule rien d’autre que l’idéal universel d’un gouvernement authentiquement humain. » 11 L’« invincible espoir » que partageaient Jaurès et Blum 12 n’est pas encore éteint ! Humain, jamais trop humain, tel est bien le projet d’une « euro-République » sociale, démocratique et laïque qu’il nous faut construire d’ici à 2010 au plus tard. Me reviens sans cesse à l’esprit cet appel incroyable de Léon Blum, lancé du fond de la captivité (1941) la plus désespérante : « De même que la démocratie politique en France ne serait ni viable ni stable à moins de se développer en démocratie sociale, de même la social-démocratie française ne sera ni viable ni stable à moins de s’intégrer dans un ordre européen, ou pour mieux dire - puisque la présente guerre aura encore rétréci la place de l’Europe sur la carte du monde - dans un ordre humain, dans un ordre universel. » 13 Tout est déjà dit, mais tout reste cependant à construire. Voici donc quelques propositions très concrètes pour espérer mener à bon port la nef Europe. Si le « calendrier » des réformes décisives pour l’avenir de l’Europe est désormais très court, l’action socialiste a encore tout loisir, aux côté d’un mouvement social en pleine explosion, de faire valoir son idée d’une République d’Europe authentiquement démocratique sociale et laïque.

1 - Organiser la saisie démocratique de la construction européenne par les peuples. En premier lieu : obtenir un référendum, dans chaque État membre (en France, comme en Irlande...) sur l’élargissement et les propositions de Constitution qui seront soumises, en 2003, aux gouvernements des États membres par la Convention pour l’avenir de l’Europe. Puis, toujours « placer la démocratie au centre de notre projet de société » 14. Cela passe par le refus systématique et explicite des « fondements de l’Europe actuelle » qui est construite depuis ses débuts « par le haut et la négociation entre États, dans les formes de la diplomatie, c’est-à-dire, d’abord, le secret » 15. Par la dénonciation, aussi, du pouvoir exorbitant du Conseil des ministres européens, où ne s’expriment que les volontés, souvent contradictoires, des gouvernements. Par la volonté de réformer les institutions européennes, afin qu’une nouvelle citoyenneté européenne se superpose à la citoyenneté nationale : rejet de l’intronisation d’un président, élection d’un gouvernement européen au suffrage universel, parlement élu au suffrage universel, contrôle de l’exécutif par ces deux précédents instances... Cela passe surtout par l’exigence du débat public à chaque occasion, à chaque grand moment de la vie communautaire, notamment lors de la nécessaire révision des traités (Maastricht et Amsterdam, surtout) qui fixent les politiques européennes actuellement trop libérales.

2 - Placer l’impératif de justice sociale au cœur de la politique européenne. C’est-à-dire « transformer le marché unique en véritable espace social commun, donner à l’Europe un sens, pour ses habitants et pour le reste du monde » 16. Pour ce, il nous faut modifier de toute urgence l’Acte unique (confirmé à Maastricht et Amsterdam) par lequel les décisions intéressant l’approfondissement du marché sont prises à la majorité qualifiée, tandis que celles concernant les droits sociaux nécessitent l’unanimité. De même, dans la même urgence, nous devons faire intégrer la Charte des droits fondamentaux (Nice 2000) dans le traité de l’Union, voire dans le projet de Constitution européenne, avant la ratification de celle-ci par les référendums organisés alors dans chaque pays de l’Union. Enfin, nos représentants doivent ouvrir à nouveau la négociation d’une réglementation sociale plus progressiste, afin de dépasser le semi-échec de Nice : affirmer le droit à l’emploi et le droit au logement, limiter plus strictement la précarité, édicter un salaire minimal communautaire, assurer partout le droit syndical (de grève, notamment), étendre les pouvoirs des comités d’entreprise et de groupe... D’autre part, il n’est pas utile de s’étendre trop longuement, tellement elle est évidente, sur la nécessité de soutenir le développement articulé des services publics ou d’intérêt général européens pour qu’ils assurent, à terme, la satisfaction de l’ensemble des droits humains fondamentaux : santé, logement, éducation, protection sociale, transports, énergie, eau, environnement et cadre de vie, communication, information, développement durable... La Confédération européenne des syndicats, qui a mobilisé des centaines de milliers d’euro-manifestants lors des derniers « sommets » de Porto, Nice, Laeken et Barcelone, propose une directive-cadre très pertinente à ce sujet 17.

3 - Reprendre, à nouveaux frais, le combat pour l’universalité de la civilisation laïque. Ce n’est pas ici, en si peu d’espace, que je peux développer la démonstration de la perfection morale et politique de la laïcité. Je renvoie, pour amoindrir ce manquement, aux nombreux travaux publiés sur la question et à l’action permanente de la Ligue de l’enseignement, entre autres organisations républicaines. En revanche, il me semble indispensable que l’Etat français veille, coûte que coûte, à protéger - et même à retremper - la laïcité de son enseignement public, de la maternelle aux universités. Le charlatanisme mercantile et les passions magico-religieuses envahissent les sous-cultures médiatique et publicitaire mondialisées. L’école doit, plus que jamais, donner aux esprits les outils de leur affranchissement de toute croyance et donc de tout embrigadement. Dans la perspective de l’harmonisation déjà bien entamée des cursus scolaires et universitaires, nous devons résister à toute mise en cause de l’héritage rationaliste de la philosophie et de la science françaises. Les lettres, la philosophie, l’histoire, l’instruction civique et les sciences « avec conscience » doivent constituer le socle inébranlable des connaissances qui imposeront la prééminence de notre culture laïque chez nos partenaires européens. Enfin, la perpétuation, par un enseignement public digne de son histoire, de la méthode rationnelle (celle inspirée de Descartes) pour la discussion et le jugement suscitera seule l’adhésion intéressée de tous ceux qui ne supportent plus, à Rome, Londres ou Berlin, le contrôle médiéval de leurs pensées et de leurs actes par un clergé plus ou moins clandestin et par des communautés quasi-tribales 18.

Notes :

1 - Victor Hugo, Écrits politiques, Anthologie établie et annotée par Franck Laurent, Le Livre de poche, coll. Références, inédit, 2001, p. 252. Dans ce même discours, Hugo déclarait : « Le socialisme est vaste et non étroit. Il s’adresse à tout le problème humain. Il embrasse la conception sociale tout entière. En même temps qu’il pose l’importante question du travail et du salaire, il proclame l’inviolabilité de la vie humaine, l’abolition du meurtre sous toutes ses formes, la résorption de la pénalité par l’éducation (...). Il proclame l’enseignement gratuit et obligatoire. Il proclame le droit de la femme, cette égale de l’homme. Il proclame le droit de l’enfant, cette responsabilité de l’homme. Il proclame enfin la souveraineté de l’individu, qui est identique à la liberté. Qu’est-ce que tout cela ? C’est le socialisme. Oui. C’est aussi la République ! Citoyens, le socialisme affirme la vie, la République affirme le droit. L’un élève l’individu à la dignité d’homme, l’autre élève l’homme à la dignité de citoyen. Est-il plus profond accord ? »

2 - Une Constitution européenne, Fayard, 2002. De même, les Objectifs pour l’Union (Contribution à la Convention sur l’avenir de l’Union), présentés fin octobre par la Délégation socialiste française au Parlement européen (supplément au n° 250 de L’Hebdo des socialistes), dessinent clairement « une Fédération des États et peuples d’Europe, véritablement démocratique, fondée sur les valeurs du modèle européen de société... »

3 - Pascal Lamy et Jean Pisany-Ferry, L’Europe de nos volontés, Les Notes de la Fondation Jean-Jaurès, n° 27, janvier 2002, FJJ et Plon, pp. 98 et 99.

4 - Ibidem, p. 100.

5 - Laurent Fabius, 2002-2007, Les chantiers de la gauche moderne, Les notes de la Fondation Jean-Jaurès, n° 28, Fondation Jean-Jaurès et Plon février 2002.

6 - En l’occurrence, la « mondialisation » est bien un mythe destiné à légitimer toutes les atteintes à la régulation sociale. Pierre Bourdieu, « Le mythe de la mondialisation et l’Etat social européen » (octobre 1996), dans Contre-feux, Raisons d’agir, 1998, p. 41 : « Pour combattre le mythe de la mondialisation, qui a pour fonction de faire accepter une restauration, un retour à un capitalisme sauvage, mais rationalisé, et cynique, il faut revenir aux faits. Si l’on regarde les statistiques, on observe que la concurrence que subissent les travailleurs européens est pour l’essentiel intra-européenne. Selon les sources que j’utilise, 70% des échanges économiques des nations européennes s’établissent avec d’autres pays européens. En mettant l’accent sur la menace extra-européenne, on cache que le principal danger est constitué par la concurrence interne des pays européens et ce qu’on appelle parfois le social dumping... »

7 - Lionel Jospin, Ma vision de l’Europe et de la mondialisation, Les Notes de la Fondation Jean-Jaurès, n° 25, octobre 2001, FJJ et Plon, p.54. Faut-il seulement voir dans un tel défaut politique le résultat de l’influence libérale d’un Jean Pisany-Ferry (cf. ci-dessus) qui était président délégué du Conseil d’analyse économique du Premier ministre, depuis avril 2001, après avoir été conseiller économique de Dominique Strauss-Kahn et Christian Sauter, au ministère des Finances, de 1997 à 2000 ?

8 - Un remarquable bilan de l’Europe sociale « balbutiante » a été dressé par Yves Salesse (qui a pratiqué pendant plus de deux ans, en tant que haut fonctionnaire, le Conseil européen des ministres des Transports), dans son Réformes & révolution : propositions pour une gauche de gauche, Agone, 2001, aux pp. 174 et suivantes.

9 - Ariane Chemin, « Le retour à Dieu de Régis Debray et Max Gallo », dans Le Monde daté du 20 octobre 2002, page une. Et l’étrange réponse de Régis Debray, sur l’air du « C’est pas moi, c’est ma femme... », dans Le Monde daté du 26 octobre, p. 17.

10 - Pierre Bouretz, La République et l’universel, Gallimard, coll. Folio Histoire, 2002, p. 14. Ibidem, p. 242.

11 - « Oui, les hommes qui ont confiance en l'homme (...) affirment, avec une certitude qui ne fléchit pas, qu'il vaut la peine de penser et d'agir, que l'effort humain vers la clarté et le droit n'est jamais perdu. L'Histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l'invincible espoir. » Jean Jaurès, « Discours à la jeunesse », Albi, 1903. Et : « L'homme n'a pas deux âmes différentes, l'une pour chanter et pour chercher, l'autre pour agir; l'une pour sentir la beauté et comprendre la vérité, l'autre pour sentir la fraternité et comprendre la justice. Quiconque envisage cette perspective se sent animé d'un invincible espoir. Que l'homme contemple le but, qu'il se fie à son destin, qu'il ne craigne pas d'user sa force. Quand l'homme se trouble et se décourage, il n'a qu'à penser à l'Humanité. » Léon Blum, A l'échelle humaine, fort du Portalet, décembre 1941.

12 - Léon Blum, A l’échelle humaine (1945), Gallimard, coll. Idées, 1971, p. 140.

13 - Conseil européen de Copenhague, les 12 et 13 décembre 2002 (élargissement) ; décembre 2002 : fin des travaux des dix groupes de travail de la Convention sur l’avenir de l’Europe, début de la rédaction de la future Constitution ; fin du printemps 2003 : conclusion des travaux de la Convention ; fin 2003 ou début 2004 : convocation d’une conférence intergouvernementale sur les propositions de la Convention ; 2004 : ratification de la Constitution européenne par les États membres.

14 - Yves Salesse, Réformes & révolution : propositions pour une gauche de gauche, Agone, 2001, pp. 29 et suivantes. Pour tout ce qui suit, je m’inspire largement de ces pages d’une rare pertinence.

15 - Ibidem, p. 174.

16 - Bernard Thibault, Qu’est-ce que la CGT, L’Archipel, 2002, p. 92.

17 - La CGT, Après Nice, en préparant Bruxelles, Débat sur l’avenir de l’Europe, novembre 2001.

18 - Je pense, en particulier, au grand philosophe allemand Jürgen Habermas, auteur, entre autres, d'un Après l'Etat-nation, Fayard, 2000, particulièrement stimulant, qui fait le pari d'une rationalité démocratique européenne s'opposant à la "religion de masse" qui s'étend sur le monde.