La source religieuse du "principe Responsabilité", par Antoine Peillon
Par A P le lundi 14 décembre 2009, 21:11 - Philosophie - Lien permanent
Pour Hans Jonas, une fois pour toute, après Auschwitz (1), la
toute-puissance divine doit s'effacer devant la bonté ou l'amour de Dieu, mais
le philosophe allemand s'en tient malgré tout à un strict monothéisme, récusant
toute théologie manichéenne d'un "double Dieu" (gnosticisme, manichéisme...)
(2).
En effet, Jonas souligne que :
- par le simple fait d'avoir créé l'homme libre, Dieu s'est dépouillé dès
l'origine de sa toute-puissance ;
- se référant au concept kabbalistique (Isaac Luria, 1534-1572) du "tsimtsoum"
(retrait, creusement en matrice, autolimitation du Créateur pour faire place au
monde ; proche de la "kénose") (3), Jonas soutient le renoncement de la
puissance du Dieu créateur afin que nous puissions exister, afin qu'advienne
l'altérité des créatures. Ainsi, par l'acte de Création, Dieu se serait
lui-même privé de la possibilité d'intervenir dans les affaires sublunaires
(symbole du shabbath), laissant à l'homme la mission de parachever/réparer le
monde (tikkoun ha-olam), idée théurgique qui a connu son plein développement à
la fin du XIXe siècle, notamment en Allemagne, chez certains utopistes
libertaires (cf. Michael Löwy, Rédemption et utopie, PUF, 1988).
Cependant, la relation à la divinité (= la religion) ne disparaît pas dans
cette analyse générative de l'engagement écologiste.
"Renonçant, dit Jonas, à sa propre invulnérabilité, le fondement éternel a
permis au monde d'être (…) Dieu, après s'être entièrement donné dans le monde
en devenir, n'a plus rien à offrir : c'est maintenant à l'homme de lui
donner. Et il peut le faire en veillant à ce que, dans les cheminements de sa
vie, n'arrive pas ou n'arrive pas trop souvent, et pas à cause de lui, l'homme,
que Dieu puisse regretter d'avoir laissé devenir le monde." (Le Concept de
Dieu après Auschwitz, Payot et Rivages, 1994, pp. 38 et 39)
L'écologie politique (y compris la deep ecology) est-elle dans la même
confusion eschatologique que Marx (le profanateur d'Hegel), un chapitre
manquant à la somme de Jacob Taubes (4), un dernier avatar de "la postérité de
Joachim de Flore", telle qu'Henri de Lubac l'a autopsiée (Lethielleux, 1979 et
1981), voire une dernière ruse des "fanatiques de l'Apocalypse" (Norman
Cohn) ? Ou bien, la véritable sécularisation et historicisation de
l'Apocalypse n'est-elle pas seulement celle des déclinaisons politiques de la
lignée manichéenne, du dualisme (Dieu/Monde, Bien/Mal, Homme/Univers...), des
lectures de la Révélation et de la Parousie comme promesses sans fin de
lendemains qui chantent ?
En vérité, seul les monismes vitalistes de la gnose hébraïque (Qumrân,
Kabbale..., jusqu'au Rabbi Haïm de Volozine (5), Levinas et Hans Jonas), des
christianismes (6) et du panthéisme (permanent dans les métaphysiques
occidentale et orientale, comme John Toland l'a, le premier, démontré) nous
donnent le commandement d'une "eschatologie “au présent”" (Evangile de Jean,
ch. IV, v. 23 ; ch. V, v. 25 et v. 28 ; ch. XVI, v. 32 ;
Apocalypse de Jean, ch. XIV, v. 7) (7), première source spirituelle du
« principe Responsabilité » de Jonas et du « catastrophisme
éclairé » de Dupuy, lequel souscrit explicitement à la métaphysique de
Jonas (8).
(1) Hans Jonas, Le Concept de Dieu après Auschwitz, avec un
lumineux essai de Catherine Chalier, "Dieu sans puissance", Payot / Rivages,
1994.
(2) H. Jonas, The Gnostic Religion ; The message of the alien God and
the beginnings of Christianity, Boston, Beacon Press, second edition,
1963. Traduction française : La Religion gnostique, Flammarion,
coll. Idées et recherches dirigée par Yves Bonnefoy, 1978. Lire, à propos de la
lutte fondamentale de Jonas contre le dualisme, premièrement, la belle thèse de
Nathalie Frogneux, Hans Jonas ou la vie dans le monde, avec une
préface de Jean Greisch, Bruxelles, De Boeck Université, 2001, puis
Marie-Geneviève Pinsart, Hans Jonas et la liberté : dimensions
théologiques, ontologiques, éthiques et politiques, Vrin, 2002, pp. 22 à
33, et enfin la synthèse précise de Robert Theis, Jonas ; Habiter le
monde, Michalon, coll. Le bien commun, 2008, pp. 13 à 32, entre
autres.
(3) Gershom Sholem, Les Grands Courants de la mystique juive, Payot,
troisième édition, 1994, notamment les pages 261 à 304 consacrées à Isaac
Luria ; Charles Mopsik, Les grands textes de la cabale ; Les
rites qui font Dieu, Verdier, 1993 ; Moshe Idel, Messianisme et
mystique, traduit de l’hébreu par Catherine Chalier, Editions du Cerf,
1994, notamment les pages 87 à 94 consacrées à Luria ; Moshe Idel, La
Cabale : nouvelles perspectives, traduit de l’anglais par Charles
Mopsik, Editions du Cerf, 1998 ; Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum ;
Introduction à la méditation hébraïque, Albin Michel, coll. Spiritualités
vivantes, 1992 ; Gérard Rabinovitch, « A travers les énormités de la
nuit », postface à Apocalypse, Editions Mille et Une Nuits,
1997 ; Gérard Rabinovitch, De la destructivité humaine ;
Fragments sur le Béhémoth, PUF, 2009 ; et la belle méditation, "au
diapason de la Création", de Catherine Chalier : La Nuit, le
jour, Seuil, 2009. A propos de la proximité métaphysique du "tsimtsoum"
avec la "kénose" : Epître de Saint Paul aux Philippiens, 2, 6-7 ;
André Néher, Le Puits de l’exil ; La théologie dialectique du Maharal
de Prague, Albin Michel, 1966 ; Jürgen Moltmann, Trinité et
royaume de Dieu, Editions du Cerf, 1984, pages 140 à 154, traduction
française de Trinität und Reich Gottes ; Zur Gotteslehre,
München, Chr. Kaiser, 1980 ; Jürgen Moltmann, Dieu dans la
création ; Traité écologique de la création, Editions du Cerf, 1988,
pages 120 à 129 ; Annick de Souzenelle, Le Féminin de l’Être,
Albin Michel, 1997 ; Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d’un ou
deux autres, Flammarion, collection Champs Essais, 2009, pages 193 à
199.
(4) Jacob Taubes, Abendländlische Eschatologie, Munich, 1991.
Traduction française : Eschatologie occidentale, traduit de
l'allemand par Raphaël Lellouche et Michel Pennetier, Paris, Editions de
l'Eclat, coll. Philosophie imaginaire, 2009. Eric Voeglin, Science,
politique et gnose, Bayard, 2004.
(5) Rabbi Haïm de Volozine, L'Âme de la vie, avec une préface d'Emmanuel
Levinas, Verdier, 1986.
(6) Entre autres, outre les conférences d’Eric Voeglin
(Op.cit.) : Ernest Haeckel, Le Monisme ; Profession de
foi d’un naturaliste, Schleicher Frères, 1897 ; Dietrich Bonhoeffer,
Création et chute ; Exégèse théologique de Genèse 1 à 3, Bayard,
1999 ; Jacques Ellul, L'Apocalypse ; Architecture en
mouvement, Labor et Fides, 2008 ; Paul Claudel, Au milieu des
vitraux de l’Apocalypse, Gallimard, 1966 ; Nicolas Berdiaev, Le
Sens de l'Histoire, Aubier, 1948 ; Nicolas Berdiaev, Essai
d’autobiographie spirituelle, Buchet / Chastel, 1992, pp. 362 à 389 ;
Jean Phaure, La Chute originelle et le mystère du mal, Institut
d’Herméneutique, 1973 ; Henri de Lubac, Histoire et Esprit ;
L’intelligence de l’Ecriture d’après Origène, Editions du Cerf, 2002,
pages 278 à 294 ; Rudolf Bultmann, Histoire et eschatologie,
Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1959, traduction française de
Geschichte und Eschatologie, Tübingen, Mohr, 1958 ; Karl Löwith,
Meaning in History, Chicago, 1949 ; Norman Cohn, Cosmos,
chaos et le monde qui vient, Allia, 2000 ; Rudolf Schnackenburg,
Présent et futur ; Aspects actuels de la théologie du Nouveau
Testament, Editions du Cerf, 1969, traduction française de Present
& Future ; Modern Aspects of New Testament Theology, University
of Notre Dame Press, 1966 ; Jürgen Moltmann, Théologie de
l’espérance ; Études sur les fondements et les conséquences d’une
eschatologie chrétienne, Editions du Cerf, 1970, traduction française de
Theologie der Hoffnung ; Untersuchungen zu Begründung und zu den
Konzequenzen einer christlichen Eschatologie, München, Chr.Kaiser,
1964 ; Jürgen Moltmann, Dieu dans la création ; Traité écologique
de la création, Editions du Cerf, 1988, trad. française de Gott in der
Schöpfung ; Ökologische Schöpfungslehre, München, Chr. Kaiser,
1985 ; Jürgen Moltmann, L’Esprit qui donne la vie ; Une
pneumatologie intégrale suivi de "Mon itinéraire théologique", Editions du
Cerf, 1999, trad. française de Der Geist des Lebens ; Eine
ganzheitliche Pneumatologie, Chr. Kaiser / Gütersloher Verlag, 1991 ;
Jürgen Moltmann, La Venue de Dieu ; Eschatologie chrétienne,
Editions du Cerf, 2000, traduction française de Das Kommen Gottes ;
Christliche Eschatologie, Güttersloh, Chr. Kaiser / Gütersloher
Verlagshaus, 1995 ; Jürgen Moltmann, Le Rire de l'univers ;
Traité de christianisme écologique, Paris, Cerf, 2004 ; Pierre
Prigent, Les Secrets de l'Apocalypse ; Mystique, ésotérisme et
apocalypse, Editions du Cerf, 2002 ; Richard Bauckham, La
Théologie de l'Apocalypse, Editions du Cerf, 2006 ; Emmanuel Durand,
Le Père, Alpha et Oméga de la vie trinitaire, Editions du Cerf,
2008 ; Jean Marchal, L'Apocalypse de Jean ; Un message pour notre
temps, Albin Michel, 1987 ; Hans Weder, Présent et règne de
Dieu ; Considérations sur la compréhension du temps chez Jésus et dans le
christianisme primitif, Editions du Cerf, 2009 ; et la fulgurante
page 264 (« Jésus vient ») d'Au cœur de l'Ecriture : Méditations
d'un prêtre catholique, de Nicolas Boon (Dervy, 1987)...
(7) Rudolf Bultmann, Histoire et eschatologie, Neuchâtel, Delachaux
& Niestlé, 1959, traduction française de Geschichte und
Eschatologie, Tübingen, Mohr, 1958 ; Jürgen Moltmann, L’Esprit
qui donne la vie ; Une pneumatologie intégrale suivi de "Mon itinéraire
théologique", Editions du Cerf, 1999, page 422, trad. française de Der
Geist des Lebens ; Eine ganzheitliche Pneumatologie, Chr. Kaiser /
Gütersloher Verlag, 1991 ; Hans Weder, Présent et règne de Dieu ;
Considérations sur la compréhension du temps chez Jésus et dans le
christianisme primitif, Editions du Cerf, 2009.
(8) H. Jonas, Das Prinzip Verantwortung ; Versucheiner Ethik für die
technologische Zivilisation, Franfurt am Main, Insel, 1979. Traduction
française : Le Principe Responsabilité ; Une éthique pour la
civilisation technologique, Editions du Cerf, 1990 (en poche :
Flammarion, coll. Champs, 1998). L’influence de ce livre majeur sur l’écologie
politique fut et continue d’être considérable. Le fameux "rapport Bruntland",
Our Common Future (Commission mondiale sur l’environnement et le
développement, Oxford University Press, 1987 ; traduction française :
Notre avenir à tous, Editions du Fleuve / Les Publications du Québec,
1988), initiateur du concept de "développement durable" (sustainable
development), lui doit éthiquement presque tout (cf. Dominique Bourg,
Les Scénarios de l’écologie, Hachette, 1996, p. 61). Jean-Pierre
Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé ; Quand l'impossible est
certain, Seuil, 2002 (nouvelle édition en collection Points, 2004, pages
161 à 174). Pour mémoire : Søren Kierkegaard, Crainte et
tremblement, Payot & Rivages, 2000, traduction française de Frygt
og Bæven, publié le 16 octobre 1843 sous le pseudonyme de Johannes de
Silentio (Jean le Silencieux). Le titre de l'ouvrage vient de l'Epître aux
Philippiens, II, 12 : "Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours
obéi, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, non seulement comme
en ma présence, mais bien plus encore maintenant que je suis absent…"



