Plutôt que d'identité nationale, nous ferions mieux de débattre de l'esprit de la république. Telle est la conviction du socialiste Vincent Peillon, défendue dans son dernier essai Une Religion pour la république (Seuil). Interviewé par Philosophie magazine, il réalise son coming-out spiritualiste. Attention : détonnant.

Propos recueillis par Philippe Nassif / Philosophie magazine

Et si l'on sortait un instant du festival de petites phrases, bons mots assassins et autres tactiques d'appareil auquel le journalisme a réduit la politique en France ? Car Vincent Peillon n'est pas seulement l'ex-lieutenant de Ségolène Royal avec qui il s'est violemment déchiré en novembre dernier. Agrégé de philosophie et essayiste passionné, cet admirateur de Maurice Merleau-Ponty est engagé depuis une dizaine d'années dans une refondation de la pensée socialiste à travers la relecture de l'odyssée républicaine du XIXe siècle. Et publie aujourd'hui son livre le plus important à ses yeux, commencé il y a… vingt-deux ans : une biographie intellectuelle de Ferdinand Buisson, principal artisan de l'école républicaine et surtout penseur d'« une religion pour la république » – c'est le titre de son essai qui paraît aux éditions du Seuil. Soit : une laïcité qui, loin de sa caricature athée, fut conçue comme une spiritualité. Et dans laquelle le député européen voit « un fondement et une doctrine à ce nouveau monde qu'il nous reste à bâtir ».

Philosophie magazine : Votre intérêt pour la « foi laïque » de Ferdinand Buisson, que vous découvrez au milieu des années 1980, était-il à l'origine politique ?

Vincent Peillon : Non. Si vous m'aviez dit, il y a vingt-cinq ans, que je ferais un jour de la politique, j'aurais rigolé. Ce fut d'abord un bonheur de chercheur pour le jeune professeur de philosophie que j'étais : celui d'être déstabilisé. En commençant à lire Ferdinand Buisson, je me suis rendu compte que cela ne collait pas avec ce qu'on nous avait raconté : il avait conçu les programmes de l'école de Jules Ferry, mais avait parfois les accents d'un théologien. Cela dit, il y avait un écho certain avec l'esprit du temps. Car ma génération, plus qu'athée, formée au matérialisme, avait été frappée par les luttes des dissidents en Tchécoslovaquie ou en Pologne. Pour eux, la religion était une résistance à l'oppression : loin d'être un « opium du peuple », la reconnaissance d'une transcendance devenait « le pouvoir des sans-pouvoir » comme disait Václav Havel. De plus, nous avions été formés à la critique du marxisme par des penseurs qui, tel Raymond Aron, avaient mis en évidence que Marx était, inconsciemment, habité par un schème religieux, messianique, téléologique.

L'extraordinaire modernité de Buisson ne tient-elle pas à ce qu'il propose de reprendre la question de la religion mais en conscience ?

Il me semble qu'il vient à son heure : sa pensée n'était sans doute pas susceptible d'être entendue avant. Contre les partisans kantiens de « la morale indépendante », lui parle d'une « mystique de la raison ». Et dit : nous qui militons pour les principes du respect des personnes, de la rationalité, de l'universalité, nous courons le risque de construire une société froide. Car les gens naissent, meurent, se marient, vivent de grandes détresses. Nous ne menons pas des existences cartésiennes ou kantiennes : nous avons un esprit et un corps, nous sommes mêlés aux autres, avec nos humeurs, nos passions, notre bile. Buisson affirme donc : la république a échoué et échouera tant qu'elle opposera la raison à la religion. Car elle aura toujours face à elle des gens qui ont le monopole de l'affect et du rite, du sens donné au temps, à la naissance, à la mort – je note d'ailleurs que Nicolas Sarkozy tente à son tour de s'appuyer, bien maladroitement, sur les religions révélées. C'est le génie des Quinet, Jaurès, Buisson – inspirés par la pensée protestante – d'avoir -compris cela : la sécularisation de la religion, c'est l'accomplissement même du religieux. Voilà un magnifique paradoxe !

Mais en quoi consiste cet accomplissement socialiste et républicain du religieux ?

Buisson part d'un constat anthropologique : l'homme est un animal religieux. Son humanité réside dans son aspiration à une chose qu'il ne pourra jamais atteindre. Buisson est en ce sens travaillé par l'idéalisme platonicien du beau, du vrai, du bien. Et si cette soif ne sera jamais étanchée, c'est tant mieux : la dimension religieuse, c'est la capacité à ne jamais cesser le mouvement vers l'infini. Ceux qui veulent l'immobiliser et prétendent savoir ce qu'est le vrai, le bien ou le beau, sont donc dangereux. Nous sommes devant une pensée d'après le totalitarisme et les religions révélées. Car ce mouvement ne cesse de se contester lui-même : d'une part, il s'incarne toujours dans des objets finis – une famille, une patrie, une langue –, mais d'autre part, il laisse place, depuis l'intérieur de notre enracinement, à un désengagement. C'est cette potentialité d'exil logée au coeur de l'attachement particulier qui permettra à des Français, des Prussiens, des Suisses de se comprendre, au-delà de l'ancrage nationaliste ou d'un cosmopolitisme abstrait.

En ce sens, il anticipe la phénoménologie et la psychanalyse qui vont, au XXe siècle, réfuter l'autonomie de la raison en mettant à jour les forces qui la débordent.

Plus que la raison, c'est notre expérience qui, si on veut lui être fidèle, nous oblige à reconnaître qu'elle est en permanence travaillée par quelque chose qui la dépasse. Mais ce qui chez Buisson est moderne, c'est ce dispositif politique, moral, pédagogique qui articule la dimension religieuse de l'existence humaine à l'organisation de la liberté nécessaire à la démocratie. Ce qui nous ramène à Václav Havel : tout d'un coup, apparaît un lien entre la liberté et la religion, alors que nous avions été élevés dans l'idée que cette dernière était, par essence, aliénante.

Votre propos détonne. Êtes-vous prêt à porter la question d'une « religion pour la république » dans le débat public ?

Si vous me demandez si ce livre est un livre politique, je vous réponds franchement : oui. Même si cela embarrasse certains de mes collègues, il dit beaucoup de ce que je pense, de ce que nous devrions faire, de la manière dont une société devrait fonctionner. Autrement dit, la gauche doit s'armer spirituellement si elle veut relever les défis à venir. Car nous avons profondément besoin de sens.

Mais c'est le court terme qui, aujourd'hui, domine l'offre politique : on vous répondra que les électeurs attendent un discours autrement plus concret.

Vous avez raison. Entre TF1 et mon livre, il va y avoir un problème de rencontre. À nous de lutter contre un système médiatique qui fabrique des discours préformatés. De toute façon, on écrit toujours pour la génération suivante. Lorsque, il y a dix ans, je me suis engagé dans ce travail de republication des socialistes du XIXe siècle – Leroux, Malon, Jaurès, Buisson –, Marcel Gauchet m'a dit : « Comme Pierre Rosanvallon, avec les libéraux des années 1830, cela vous prendra vingt ou trente ans, car il faut du temps pour que les gens s'imprègnent des idées nouvelles. »

Pierre Rosanvallon, en exhumant la pensée des républicains libéraux, a influencé la deuxième gauche en quête d'efficacité économique. Vous faites le pari qu'en se ressourçant du côté des socialistes républicains, il pourrait se passer autre chose ?

Vous avez compris. Et je pense que Rocard et Chevènement se sont trompés. Le socialisme n'est ni l'autogestion efficace et désaffectée de l'un, ni la doctrine étatique, nationaliste, autoritaire de l'autre. Or ces erreurs sont fondées sur un même oubli de notre histoire. Car la crise que nous vivons est une crise de la mémoire. Il y a eu oubli de la doctrine socialiste du XIXe siècle. Qui sait que Jaurès considérait que le socialisme se devait de répondre à l'aspiration religieuse présente en chaque homme ? L'union des socialistes français, lors de la création de la SFIO en 1905, a abouti à l'adoption par tous de la doctrine marxiste. D'où les difficultés de la gauche tout au long du XXe siècle : toujours dans la contradiction, ne disant jamais ce qu'elle fait, bref « une théorie marxiste et une pratique opportuniste », dit Merleau-Ponty. Je m'attache donc à un travail d'anamnèse (évocation volontaire du passé, ndlr) qui est, pour moi, un travail de projection dans l'avenir. Car je pense que chaque génération doit écrire son propre récit pour accoucher elle-même de son présent. Et si la mienne en est incapable, c'est qu'elle est précisément blessée dans sa mémoire.

Le problème de la gauche, c'est qu'elle n'a que des efforts à proposer là où la droite est devenue le chantre de la jouissance individuelle.

La gauche, c'est le progrès, la liberté, l'épanouissement de soi, mais sûrement pas l'antijouissance. Voilà dix ans que je lutte avec d'autres pour faire entendre cela. Et c'est pour cela que je tiens à ce que la gauche demeure individualiste – « le socialisme est l'individualisme logique et complet », écrit Jaurès. Mais s'épanouir et vivre davantage, cela passe par l'échange. Par l'organisation d'une communauté qui permet à chacun d'être en relation avec les autres. La concurrence ultralibérale permet sans doute aux plus riches de s'épanouir, mais le plus grand nombre reste sur le carreau. Nous devons donc cesser de faire croire que nous rêvons de blouses grises prêtes à taper sur les doigts des enfants pas sages : si la république c'est ça, alors personne n'en veut. Mais elle n'est pas le Léviathan que la droite dénonce. La république, c'est une émancipation qui fait place au corps, à la chair, au plaisir, et même à la religion.

Pour autant, une spiritualité peut-elle se passer de rites, de ces répétitions qui donne consistance à la croyance ?

Sans doute pas. Mais les cérémonies républicaines ne doivent pas être de simples copies des religions révélées. Prenez l'école publique, par exemple, aujourd'hui en grande souffrance. Elle devrait pouvoir transmettre une religion civile, ritualiser l'idée de la république, faire entrer les élèves dans un ordre symbolique très particulier. Elle devrait en elle-même être une cérémonie. Elle doit donc inventer ses propres rites de passage – ce peut être la remise du baccalauréat – et affirmer ses valeurs. Buisson explique ainsi que, s'il ne pas faut que les joutes électorales entrent dans l'école, elle se doit pourtant d'enseigner la réalité des différences sociales. Et je pense que l'école devrait pouvoir aborder les questions économique et sociale, les problèmes du racisme ou la nécessité de l'impôt juste, et cela selon une ligne. Une ligne qui devrait certes réunir toute la nation, mais une ligne. À ceci près qu'un instituteur n'enseigne pas un catéchisme : il enseigne à se délivrer de tous les catéchismes. Tout comme mes maîtres en philosophie m'ont appris une pensée critique qui ramène chacun à sa liberté – en ce sens, je crois véritablement à une religion du livre.

Cette foi laïque à laquelle vous appelez est-elle compatible avec le régime de la propriété privée promue par le capitalisme ?

Les artisans socialistes de la IIIe République considéraient la propriété privée comme nécessaire à l'appropriation de soi. De fait : là où les hommes ont été privés du droit d'être propriétaire, ils ont été privés de la propriété de soi. Les radicaux-socialistes se différenciaient donc des collectivistes. Mais loin de la caricature « rad-soc », ils étaient véritablement radicaux : conscients qu'il ne peut pas y avoir de question spirituelle si les conditions matérielles, économiques et sociales, ne sont pas assurées. La liberté n'est possible que s'il y a égalité des conditions. Si le capitalisme, c'est la production des inégalités que l'on connaît aujourd'hui, il est donc irrecevable.

Ardent Buisson

Discret par goût autant que par stratégie, Ferdinand Buisson (1841-1932) est l'un des principaux architectes de la IIIe République. Philosophe, politique, pédagogue, il est une figure historique du protestantisme libéral, cofondateur et premier président de la Ligue des droits de l'homme, couronné par le prix Nobel de la paix en 1927. Mais il est surtout, comme le note Antoine Prost dans son Histoire de l'enseignement en France, « l'incontestable animateur de toute l'œuvre scolaire de Ferry et Goblet ». Et, en pensant la laïcité comme une nouvelle religion spirituelle, il a su insuffler aux hussards noirs de la république la mission de faire de chaque élève un « christ républicain ».