« Ré-enchanter l’humanité », tel est l’objectif de cet ouvrage. Car aujourd’hui, l’humanité a « sans doute atteint la limite de son expansion matérielle et de sa croissance mécanique. Une nouvelle alliance est nécessaire entre les hommes et le monde vivant. (…) Le geste de l’homme marque son environnement d’une empreinte de plus en plus profonde, surtout depuis que la Révolution industrielle lui a donné une grande puissance. (…) Une civilisation meurt, étouffée par l’entassement des marchandises et par overdose de pulsions sans désir. » Face à ce constat sans appel, Antoine Peillon, journaliste-historien, vise à faire prendre conscience de l’importance de la forêt dans notre imaginaire, et ce, depuis toujours. A partir de cet imaginaire forestier, il extrait des « leçons de vie ». Le concept d’« imaginaire » est privilégié, car c’est une clé de connaissance du « fond de la conscience » de nos sociétés (J. Le Goff1). Imaginer n’interdit pas de raisonner, au contraire. La rationalisation absolue du monde moderne est du délire. « Une histoire sans imaginaire, c’est une histoire mutilée, désincarnée. » (J. Le Goff). Quelles « leçons de vie » l’auteur énonce-t-il ?

La légende en Occident trouve souvent sa source, et son refuge, dans la forêt, c’est-à-dire dans la quintessence de la nature. Pour les Gaulois, Cernunnos est un dieu-cerf. A la fois sombre et lumineux, sa fonction de dispensateur de la fécondité-fertilité est éclatante. Les bois de cerf repoussent chaque printemps et symbolisent les renouvellements cycliques. « L’ensauvagement » est une nécessaire revitalisation du héros, afin d’accéder à l’amour, à la découverte de lui-même, voire à la révélation divine. Le passage en forêt doit nous encourager à désenchaîner l’instinct sauvage, le désir animal qui, s’il reste refoulé en l’homme, produira le sang noir de la guerre et de la désolation. Au Moyen-âge, le cerf prend une nouvelle place dans les récits épiques. Il est représenté comme un guide envoyé par Dieu, celui qui montre le chemin. L’Ecriture dit que les grands monts sont les apôtres et les prophètes ; les cerfs représentent les fidèles qui parviennent à la connaissance de Dieu. Dans la « Chanson de Roland », un passage décrit comment Charlemagne a pu franchir la Gironde en crue grâce à l’intervention d’un cerf blanc. Autre légende, la pénitence d’Hubert, noble ensauvagé, suite aux paroles prononcées par un cerf qu’il tentait de chasser. Le médiéviste P. Walter a remarqué que la Saint-Hubert, le 3 novembre, se situe dans la période du Samain irlandais (qui devient, selon les contextes, Halloween ou la Toussaint), période pendant laquelle la liaison est permise entre le monde des humains et le monde féérique.

En deuxième lieu, Antoine Peillon trouve un certain héroïsme à triompher, par l’ouverture à l’imaginaire, de l’inertie sociale et du conformisme, qui ne visent qu’à la conservation matérielle de la vie. Le passage en forêt nous encourage à libérer héroïquement le rêve, sans rien sacrifier de notre exigence de raison.

En outre, l’aventure en forêt figure la progression initiatique d’une vie qui s’élève de la bestialité originaire jusqu’à la sainteté. La forêt est le miroir de nos peurs ou, au contraire, de notre désir d’aimer et d’être, et donc le lieu du passage entre notre engluement dans l’Etre à notre liberté existentielle. Les « passages » de Perceval par la forêt sont les moments clés de reprise ou de relance narrative de son aventure. Ces errances sont des paliers initiatiques de la sauvagerie à la courtoisie, et de celle-ci à la mystique. Loin de s’ensauvager en forêt, le héros s’y initie progressivement à la courtoisie. Les chevaliers des romans médiévaux sont au fond des hommes sauvages devenus champions de l’ordre social, mais il semble qu’ils doivent retourner périodiquement en forêt pour retrouver en eux-mêmes la source lointaine de leur vaillance, cette vaillance de l’homme sauvage. La forêt est un terrain éprouvant, un lieu de transition vers un autre état, un rite d’initiation. Au XIIème siècle, l’imaginaire chevaleresque et courtois est désormais le fondement d’une quête humaine de la sainteté. La figure de Bernard de Clairvaux en fournit le modèle parfait. Il y a une relation organique entre le monastère cistercien et la forêt. La perfection cistercienne est fruit d’un travail sur soi poussé jusqu’au profond de la chair. De même, le bâtiment cistercien commence à l’écran de sauvagerie que le monastère autour de lui protège. « On apprend plus de choses dans les bois que dans les livres », écrit-il.

Le « marcher droit » en forêt de Descartes (issu du « Discours de la Méthode ») nous renvoie à l’exigence de maîtrise de nous-mêmes, donc à notre responsabilité vis-à-vis de l’humanité. Le passage en forêt nous encourage à prendre religieusement conscience de notre puissance démesurée et de notre responsabilité conséquente vis-à-vis des créatures qui peuplent la nature.

Enfin la réflexion d’Antoine Peillon s’achève par le sentiment amoureux : c’est par amour « fou » pour la fée Viviane que Merlin lui confie tous ses pouvoirs. Pour jouir pleinement de son amant, elle l’enferme. En réalité, il n’y perd pas sa puissance mais la transmet, lui offre une continuation féminine. L’accès de Perceval à la courtoisie nous raconte aussi ce mouvement de retrait qui signe l’amour véritable. Il connaît un moment d’extase, perdu dans le souvenir du visage de sa bien-aimée, à la vue de trois gouttes de sang tombées dans la neige, provenant d’une oie sauvage attaquée par un faucon. Il y a dans cette légende une disqualification absolue de la violence par l’amour. Dans un monde féodal saturé de brutalités, le « Conte du Graal » de Chrétien de Troyes vers 1180, dont Perceval est le premier héros, marque l’avènement de cette exigence chevaleresque d’aider inlassablement les femmes. Le passage en forêt nous encourage à aimer et à s’offrir sans rien attendre en retour et à donner chair à sa confiance. Là est la révélation de l’incarnation cistercienne.

1 J. Le Goff, Un autre Moyen Age, Gallimard, coll. Quarto, 1999, page 429.